Chargement ...

Lawrence, ou l’art de continuer après les défaites

Après la défaite de l’Algérie face à l’Argentine, la petite ville américaine de Lawrence, où séjournent les Fennecs, a adressé un message de soutien aux supporters algériens. Une attention qui prend un relief particulier au regard de l’histoire singulière de cette cité du Kansas, fondée sur l’idée de résistance et de persévérance.


Les supporters algériens se sont couchés mercredi matin avec un goût amer. Une défaite 3-0 n’est jamais facile à digérer, même lorsqu’elle est infligée par un génie argentin presque quadragénaire qui a retrouvé la forme de sa jeunesse catalane. Pourtant, à plus de 8000 kilomètres d’Alger, dans une petite ville du Kansas devenue le camp de base des Fennecs, un message inattendu est venu apporter un peu de réconfort.

« Les tournois ne se gagnent pas en un seul match », a écrit la ville de Lawrence sur sa page Facebook officielle quelques heures après la rencontre. Puis elle a ajouté : « Algériens et Kansans sont deux peuples qui comprennent la persévérance, qui se présentent à nouveau demain et qui restent ensemble à chaque chapitre du voyage. »

Il aurait été facile pour les habitants de Lawrence de se contenter d’observer de loin l’aventure algérienne. Après tout, rien ne les obligeait à s’attacher à une équipe venue d’Afrique du Nord. Pourtant, depuis l’arrivée des Fennecs, la ville s’est prise d’affection pour ses visiteurs. Les drapeaux verts se sont multipliés, les messages de bienvenue aussi. Les habitants suivent les matchs, échangent avec les supporters et semblent avoir adopté l’Algérie comme l’une des leurs. Une sympathie qui n’est peut-être pas un hasard.

Lawrence est une ville universitaire dont l’identité a été façonnée par l’ouverture sur le monde. La majorité de ses habitants gravitent autour de l’Université du Kansas : étudiants, chercheurs, enseignants, employés administratifs. Comme beaucoup de villes universitaires américaines, elle se distingue du reste de son environnement politique. Dans un Kansas profondément conservateur, Lawrence fait figure d’exception. Lors de l’élection présidentielle de 2024, elle faisait partie des très rares comtés de l’État à voter contre Donald Trump. Déjà en 2016, elle était l’un des deux seuls comtés kansans à lui avoir préféré son adversaire.

Cette singularité politique ne suffit cependant pas à expliquer l’accueil réservé aux Algériens. Pour comprendre Lawrence, il faut remonter beaucoup plus loin.

L’histoire de la ville commence en 1854, dans une Amérique au bord de l’explosion. Lawrence n’a pas été fondée pour des raisons économiques ou géographiques. Elle a été créée pour défendre une idée. Des militants abolitionnistes venus du Nord des États-Unis s’y sont installés afin d’empêcher l’extension de l’esclavage dans le territoire du Kansas. Ils ont donné à leur nouvelle cité le nom d’Amos Lawrence, un homme politique et philanthrope engagé contre l’esclavage.

À l’époque, l’avenir du Kansas devait être décidé par le vote de ses habitants. Les partisans de l’esclavage, venus notamment du Missouri voisin, et les abolitionnistes affluaient alors dans le territoire pour tenter d’en influencer le destin. Le résultat a été une véritable guerre civile avant la guerre civile : assassinats, raids, représailles, villages incendiés. Les historiens ont donné à cette période un nom évocateur : Bleeding Kansas, le « Kansas sanglant ». Lawrence s’est retrouvée au cœur de cette tempête.

La ville a été attaquée et pillée en 1856 par des milices favorables à l’esclavage. Les affrontements se sont multipliés dans toute la région. Quelques années plus tard, lorsque la guerre de Sécession a éclaté, Lawrence a de nouveau été frappée. En 1863, les guérilleros confédérés menés par William Quantrill ont envahi la ville, massacré une partie de ses habitants et détruit de nombreux bâtiments. Lawrence aurait pu disparaître. Elle a pourtant choisi de se relever.

Après la guerre, les survivants ont reconstruit leur cité. En 1866, à peine un an après la victoire de l’Union, l’Université du Kansas a été fondée. L’éducation est devenue le symbole du renouveau d’une ville qui avait connu la violence, les destructions et les divisions.

C’est sans doute pour cela que les mots publiés cette semaine par la municipalité résonnent avec une sincérité particulière. Lorsqu’une ville dont l’histoire est marquée par les épreuves explique qu’il faut continuer à avancer malgré les revers, ce n’est pas une formule de communication. C’est presque une philosophie collective.

La devise du Kansas, rappelée dans le message adressé aux Algériens, en est l’illustration parfaite : Ad astra per aspera, « Vers les étoiles à travers les difficultés ».

Cette devise aurait pu être écrite pour une compétition comme la Coupe du monde. Personne n’atteint les sommets sans traverser des moments difficiles. Aucun parcours mémorable n’est parfaitement linéaire. Les équipes qui marquent l’histoire ne sont pas seulement celles qui gagnent, mais aussi celles qui trouvent la force de rebondir.

C’est précisément ce que Lawrence semble vouloir rappeler aux supporters algériens. Et ce ne serait pas une mauvaise idée d’envisager un jumelage entre cette localité et une ville algérienne, comme l’ont proposé des utilisateurs algériens sur Facebook.

Dans une époque où les réseaux sociaux transforment parfois chaque défaite en catastrophe nationale, cette petite ville du Midwest américain nous rappelle des valeurs fondatrice que nous enseigne le sport, celles où l’on accepte les revers sans renoncer aux ambitions, où l’on reste fidèle à ses invités même lorsque le score est défavorable, et où l’on comprend que les grandes aventures se construisent rarement sur une route parfaitement droite.

Les habitants de Lawrence n’ont aucune raison particulière d’aimer l’Algérie. Pourtant, ils ont choisi de soutenir les Fennecs. Et au lendemain d’une lourde défaite contre l’Argentine, ils n’ont pas envoyé un message de consolation. Ils ont envoyé quelque chose de plus précieux : un rappel que l’histoire n’est pas terminée.

Après tout, si une ville née dans les conflits, attaquée, pillée, incendiée puis reconstruite a pu faire de la persévérance une partie de son identité, elle sait probablement reconnaître quand une aventure mérite d’être poursuivie. Et pour les Fennecs comme pour leurs supporters, la Coupe du monde continue.