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Ma grand-mère regarde les matchs de la coupe du monde

Tewfik Hakem, dans le rôle de la grand-mère qui ne comprend pas grand chose au football, propose de remplacer Vladimir Petković par Emir Kusturica.


Des supporters algériens lors d'un entraînement de préparation à la coupe du monde 2026, à Lawrence, Kansas.

On ne va pas se mentir : au niveau footballistique, on ne touche pas une bille. Nous n’avons ni les compétences pour commenter les matchs de la Coupe du monde ni même les moyens de faire semblant. On ne peut pas être bon partout.

Cela ne nous a pas empêchés d’accepter cette invitation inattendue à tenir une chronique sur le Mondial. « Tu seras comme la grand-mère qui finit toujours par sortir quelque chose de sensé, même si elle ne comprend rien au foot », a cru bon de préciser le jeune patron de Twala, sans doute pour nous convaincre d’y aller.

On ne sait pas comment quelqu’un d’autre aurait pris cet « encouragement ». Mais comme les fins de mois sont de plus en plus difficiles et nos muscles de plus en plus chétifs, on a décidé de faire comme si la grand-mère était sourde.

À l’heure des réseaux sociaux, tout le monde a quelque chose à dire sur tout, à commencer par les mésaventures de notre Équipe nationale. Derrière son écran, chacun peut se croire plus avisé que les commentateurs attitrés, les entraîneurs officiels et les joueurs qui ont, eux, le désavantage d’être sur le terrain.

Le problème, c’est que plus personne ne tient compte de l’avis de qui que ce soit. Autant demander aux grand-mères.

Les fils à papa de la diaspora

On est d’avis, par exemple, que Luca Zidane, plutôt que d’empocher des millions pour nous faire perdre, ferait mieux d’aller écumer les agences de mannequins de la Canebière. Avec son patronyme, il devrait au moins obtenir un rendez-vous.

Après une lourde défaite face à la meilleure équipe du groupe et une petite victoire face à la moins bonne, on peut enfin poser les questions qui fâchent.

Kylian Mbappé est-il le fils de Rabah Madjer ? Non, bien sûr.

Ousmane Dembélé est-il le fils ou le petit-fils de Lakhdar Belloumi ? Non plus. Malgré une vague ressemblance si l’on plisse très fort les yeux, ce n’est pas son rejeton.

Alors pourquoi l’Équipe nationale algérienne semble-t-elle parfois devoir servir de centre de formation, de maison de retraite sentimentale et de bureau de placement pour les familles des anciennes gloires binationales ? Des joueurs qui n’ont jamais évolué sous le drapeau algérien découvrent, une fois leur carrière terminée, un amour bouleversant pour le pays. Un amour qui, par une heureuse coïncidence, se réveille au moment où leurs héritiers cherchent une sélection.

Elle est où, la réciprocité, ô tahina de Tahiti ?

C’est comme l’autre, comment s’appelle-t-il déjà ? Karim Benzema, c’est ça. Lui aussi a attendu d’être en préretraite avancée pour venir, paraît-il, découvrir le pays de ses racines. Il a été reçu à l’aéroport d’Alger comme s’il s’agissait de Ranbir Kapoor ou d’une autre star de Bollywood.

« Revenir en Algérie, c’est bien plus qu’un voyage : c’est une connexion avec mes racines, une découverte des terres qui ont vu naître ma famille », a publié, on le suppose avec le concours de ChatGPT, l’attaquant lyonnais de mère oranaise et de père kabyle.

Si le Ballon d’or est venu officiellement en Algérie pour être « honoré » — d’après ce qu’on a compris —, on espère qu’officieusement il filera en douce à El Eulma vérifier auprès de la tribu Khoudri si sa connexion avec ses racines est parfaitement conforme à la sunna et aux exigences de la famille.

Bienvenue chez lui, mais qu’il n’en profite pas pour placer son fils Nouri ou sa fille Mélia dans nos équipes nationales : on a déjà donné !

L’année de trop

On est également d’avis que Riyad Mahrez aurait pu passer l’année de trop chez ses sponsors saoudiens plutôt que de venir nous administrer son bulletin liturgico-footballistique d’après-match.

À l’entendre, le débrief tient généralement en trois formules : Allah ghaleb, on a perdu ; inchallah, on gagnera la prochaine fois ; maintenant, il faut rester concentrés.

Combien coûte aux contribuables ce genre de communiqué ? Pour beaucoup moins cher, n’importe quel oncle au café du quartier peut livrer exactement la même analyse, avec le café inclus.

On est aussi d’avis qu’el-ma’zouz Ibrahim Maza doit nous donner la recette de la soupe aux choux que sa maman lui prépare à Berlin. Qu’il nous jure seulement qu’il n’est pas tombé dedans quand il était petit. Il y a des gabarits qui relèvent moins de la préparation physique que du secret de famille.

Enfin, les grand-mères sont unanimes : l’entraîneur, ça ne va pas du tout.

Faut-il le congédier avant la fin du Mondial, comme l’ont fait les Tunisiens ? Peut-être pas. Même s’ils ont pris cher, nos chers voisins. Encaisser coup sur coup cinq buts suédois et quatre autres japonais, alors que Messi ne jouait dans aucune des deux équipes ces jours-là — on a vérifié —, constitue un naufrage presque aussi traumatisant que l’incendie de Carthage par les vils Romains. D’après la presse tunisienne, du moins.

Qui voudra désormais passer ses vacances dans un pays qui s’est mangé autant de buts ?

Non, il ne faudrait pas jeter tout de suite El Doctor Vladimir Petković aux lions. Les autorités n’arrêtent pas de nous alerter sur la gravité de la situation internationale et de nous conseiller de ne pas nous mêler d’enjeux qui nous dépassent.

Écoutons-les, pour une fois.

Un Emir pour l’émir

Afin de ne pas provoquer une crise diplomatique susceptible de menacer les équilibres régionaux, tout en gardant une oreille ouverte aux revendications vindicatives du glorieux petit peuple, on propose de remplacer Petković par son compatriote Emir Kusturica.

Sur le plan géopolitique, personne ne trouvera rien à redire.

Sur le plan technique, Kusturica a prouvé qu’il pouvait diriger des équipes de techniciens et de bohémiens pour réaliser quelques-uns des plus beaux films du monde, remporter deux Palmes d’or à Cannes et réunir des musiciens et des saltimbanques pour former la fanfare la plus joyeuse et la plus rock de la planète.

Pourquoi ne serait-il pas capable de fédérer une bande de gamins binationaux autour d’une ba-balle ?

Devant cette idée géniale de grand-mère, sensée mais sans le faire exprès, il se trouvera toujours des esprits chagrins pour nous expliquer sur TikTok qu’avec Kusturica, ça ne marchera pas.

Et alors ? Qu’est-ce que cela changera ? N’a-t-on pas l’habitude de quitter les Coupes du monde parmi les premiers, à l’exception notable des années où l’on n’était même pas qualifiés ?

Avec Kusturica, si l’on perd, on pourra toujours exiger un film de compensation. Par exemple, le fameux biopic sur l’Émir Abdelkader.

Mais oui : seul Emir peut faire le film sur l’Émir. Comment les conseillers payés pour avoir ce genre d’idées n’y ont-ils pas pensé plus tôt ?

Le message des grand-mères

Qu’est-ce qui est le plus souhaitable pour le pays : une Palme d’or à Cannes, un Lion d’or à Venise, un Ours d’or à Berlin, un Oscar à Hollywood ou une Coupe du monde à New York ?

Plutôt que de passer au vote et d’être, comme d’habitude, désespérément déçus par la sentence populaire, écoutons ce que les grand-mères inspirées ont à nous dire.

— Remplacez Vladimir Petković par Emir Kusturica !

— Remplacez Luca Zidane par un vrai goal, même s’il n’a pas la double nationalité, un père célèbre ou un compte Instagram certifié !

— Remplacez Riyad Mahrez par n’importe quel jeune footeux du quartier, pourvu qu’il puisse prouver qu’il n’a aucun piston et qu’il n’a jamais fréquenté de personne pistonnée !

— Remplacez Hafid Derradji par Khouya El-Messieur Kadéro. On y reviendra dans une prochaine chronique.

— Remplacez le très primaire et très primitif « One, two, three, viva l’Algérie » par quelque chose de simple et d’original : « Wahed, zoudj, t’lata, n’rouhou l’cinéma ! »

Concernant le troisième et décisif match contre l’Autriche, l’Association islamique des grand-mères inspirées du Grand Alger, contactée par nos soins, préfère ne pas s’aventurer sur le terrain miné des pronostics.

Certaines voix appellent néanmoins à la prudence et à la retenue, autant dire à l’impensable et à l’impossible.

Visiblement, l’issue de ce match, que tout le pays attend avec fébrilité, ne semble pas inquiéter outre mesure les grand-mères du Grand Alger. Dans un communiqué laconique, elles laissent entendre qu’elles continueront à dormir lorsque le match débutera :

« De deux choses l’une. Soit nous serons réveillées par des tonnerres de cris de joie et de youyous venus de chez notre voisin de l’ouest, auquel cas nous comprendrons que nous avons perdu. Soit nous serons secouées par des crues de larmes venues du même voisin, et cela voudra dire qu’un miracle s’est produit. Dans tous les cas, il ne faudra pas rater la prière du fajr. »

En somme, elles se contrefoutent que l’Équipe nationale soit qualifiée ou non.

Selon quelques initiés, l’Association serait préoccupée par une question autrement plus importante pour l’avenir des Fennecs :

« Et si Emir Kusturica refusait de remplacer Vladimir Petković ? »