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Cannes 79, journal d’un envoyé spécial algérien : à Cannes, les castes montent les marches, 5/8

À Cannes, le cinéma promet la communion universelle mais organise surtout le classement : badges, files d’attente, QR codes, zones VIP, médias puissants, pays visibles et absents. Sous les ors du tapis rouge, une machine trie les corps, les accès et désormais les opinions, tandis que l’Algérie reste hors champ.


Le Festival de Cannes vu comme une machine à classer les badges, les accès, les pays, les médias et les opinions, avec l’Algérie hors champ.
Sur le tapis rouge de Cannes, le prestige se joue autant dans l’image que dans l’accès à l’image. Photo : Scott A. Garfitt / Invision / AP.

Dès les premières lueurs du jour jusqu’à tard dans la nuit, le Festival de Cannes vous rappelle à chaque instant le degré exact de votre importance, ce que vous valez vraiment et ce que vous méritez en retour.

Le cinéma est peut-être un instrument de ferveur et de communion, comme nous l’assènent les professionnels de la profession au fil de leurs communiqués de presse. Cannes est officiellement le lieu où tout le monde peut rencontrer tout le monde. En réalité, tout est fait pour que les torchons ne se mélangent jamais avec les serviettes.

Pour les projections du jour, ce sont les algorithmes qui décident qui est prioritaire, qui l’est moins, et qui ne l’est pas du tout. Pour les soirées de gala, une machine programmée fait la différence entre ceux qui sont éligibles à la montée des marches et ceux qui sont invités à regarder le spectacle depuis chez eux. Si, au lieu d’avoir une place à l’orchestre, vous vous retrouvez relégué au deuxième balcon, non, ce n’est pas un hasard. Si la machine n’a pas jugé bon de vous répondre, il vous reste la file dite de dernière minute, réservée aux exclus dociles de cette terrible dictature informatisée. Vous pouvez attendre des heures sous le soleil ou sous la pluie sans être sûrs d’entrer, sinon pour boucher les trous laissés par les mieux classés.

Avant, ce n’était pas mieux. Mais au moins, on pouvait aller se plaindre et refroidir sa colère sur quelques pauvres agents chargés de faire respecter les directives. Aujourd’hui, on encaisse humiliation sur humiliation devant son écran, dans ce silence numérique qui nourrit les amertumes.

Le festival des frustrations

Ce n’est pas tout. Comme nous vivons une révolution technologique formidable, dite de dématérialisation, les billets pour les films ou les fêtes sont désormais à télécharger sur votre téléphone. Si vous n’avez pas de smartphone, franchement, autant aller à Annaba sans maillot de bain. Et si la batterie vous lâche au moment où vous devez franchir les portes du bunker — le surnom du Palais des Festivals — personne ne fera attention à vos larmes.

Pour les fêtes de fin de soirée, la même logique implacable s’applique. Carton obligatoire. QR code exigé à l’entrée. Une fois dans la fête, le système des castes continue avec ses zones VIP protégées par de gros bras. Et la sociologie des vigiles, souvent noirs ou arabes, ne change rien à l’affaire : ils ne sont pas là pour abolir les frontières, mais pour vous rappeler les limites du territoire autorisé par les maîtres organisateurs.

Conclusion, l’envoyé spécial de La Dépêche de Tighennif n’a que peu de chances de voir à Cannes un film dans de bonnes conditions. Quant à la fête du nouveau James Gray, c’est mort. Mais quelle idée aussi de se pointer à une party avec sa grand-mère en fichu fuchsia, sous prétexte qu’elle a toujours trouvé un côté kabyle à Adam Driver et qu’elle est fan de Scarlett Johansson depuis qu’on a installé la fibre optique au village.

À Cannes, il faut donc savoir gérer ses frustrations et accepter le verdict de la machine infernale. Cela dit, à la différence de ce qui se passe sous nos latitudes, la classification répond au moins à des règles applicables à tous. Un envoyé spécial qui a plus de trente ans de Festival derrière lui est mieux traité qu’un nouveau venu. L’audience du média représenté compte pour beaucoup. Mieux vaut être pigiste pour le New York Times que rédacteur en chef du Little Rock Post.

Il est tout de même étrange que les journalistes, premiers à subir cette politique de notation et de cotation, se mettent eux aussi à vouloir noter les films. Ils sont nombreux à vendre père et mère pour être membres d’un quelconque jury, tant on ne compte plus les prix distribués chaque année à Cannes : prix œcuménique, prix de la citoyenneté, Palm Dog et autres consécrations périphériques. À Cannes, tout le monde veut échapper au classement en classant quelqu’un d’autre.

L’Algérie hors champ

Les critiques arabes décernent, eux aussi, leurs prix à Cannes. Cette année, la cérémonie des Critics’ Awards for Arab Films, initiée par l’Arab Cinema Center et portée par MAD Solutions, société privée libanaise spécialisée dans la distribution, le marketing et la promotion de talents, a eu lieu à la Plage des Palmes, en fin d’après-midi. Elle était ouverte à tous les accrédités qui voulaient bien venir, sans carton d’invitation ni guest-list, ce qui est exceptionnellement rare à Cannes.

Contrairement aux fêtes égyptiennes, qataries et saoudiennes, l’alcool n’y était pas prohibé, ce qui a assuré une affluence panarabe que l’on pourrait qualifier de digne. On ne dira pas exactement la même chose du palmarès, du moins si l’on cherche encore l’Algérie quelque part dans le décor.

Le prix du meilleur film a été attribué à Once Upon a Time in Gaza, réalisé par les frères palestiniens Arab et Tarzan Nasser. Le prix du scénario est allé à leur compatriote Annemarie Jacir pour Palestine 36. De son côté, la Palestino-Américaine Cherien Dabis a été sacrée meilleure réalisatrice pour All That’s Left of You.

Côté comédiens, l’Égyptien Adham Shukr a décroché le prix du meilleur acteur pour The Settlement, de Mohamed Rashad, et l’Ivoirienne Deborah Christelle Naney celui de la meilleure actrice pour Promis le ciel, de la Tunisienne Erige Sehiri. Le grand film arabe de l’année, Yunan, du Golanien en exil Ameer Fakher Eldin, n’a obtenu que le prix du meilleur montage.

L’acteur octogénaire Hussein Fahmy a reçu, en tant que président du Festival du Caire, le prix de la personnalité de l’année, tandis que son compatriote Tarek El-Shennawi repartait avec le prix du meilleur critique.

Même à l’échelle régionale, l’Algérie a disparu des radars. Pas seulement des palmarès, ce qui pourrait arriver à n’importe quel pays. Mais des réseaux, des conversations, des stratégies de présence, des lieux où se fabrique la visibilité. Cannes ne crée pas cette disparition. Elle la rend seulement plus visible. Dans un festival qui classe tout, même les absences finissent par avoir une place.

Hussein Fahmy. Plage des Palmes, le 17 mai 2026. Photo : Tewfik Hakem.

Liste noire sur tapis rouge

Reste le dernier étage de cette grande administration du prestige : le classement des opinions. En France, la petite fronde contre Vincent Bolloré, propriétaire de Canal+ et de ses filiales, dont Studiocanal, principal financeur du cinéma français, est en passe de devenir une grande affaire d’État.

La veille de l’ouverture du Festival, une pétition d’un peu plus de 600 noms alertait sur la prise de contrôle du milliardaire d’extrême droite sur la chaîne de « fabrication des films et de l’imaginaire collectif ». La riposte n’a pas tardé. Le directeur général du groupe Canal+, Maxime Saada, a annoncé ce dimanche 17 mai qu’il ne travaillerait plus avec les professionnels du cinéma qui ont critiqué le patron.

Cannes était déjà une machine à trier les badges, les accès, les médias, les pays, les invités, les oubliés et les figurants. Elle devient aussi le théâtre d’une autre sélection, plus brutale encore : celle qui distingue les artistes fréquentables des artistes punissables.

À un an de la présidentielle française, l’extrême droite avance droit dans ses bottes, pendant qu’une partie du cinéma découvre que le tapis rouge peut aussi servir de liste noire. Depuis Cannes, la chasse aux sorcières est ouverte.