Pour sa première réalisation au cinéma, Yacine Bouaziz n’a pas choisi la facilité. Son film Poupeya est une comédie et, dans le métier, chacun a conscience qu’il n’y a rien de plus difficile que de réussir un film comique. « Il est plus facile de faire pleurer les spectateurs que de les faire rire », nous confiait l’acteur Nabil Asli lors de notre dernière rencontre au Festival d’El-Gouna, alors qu’on lui reprochait de s’être fourvoyé dans quelques navrants navets du genre ces dernières années.
À quoi tient le succès d’une comédie ? Existe-t-il des recettes miracles pour faire rire les Algériens en particulier ? Pour tenter de répondre à ces questions, il nous faut des exemples concrets et donc convoquer les comédies algériennes qui ont connu un succès populaire.
Cinq films, au moins, s’imposent. Par ordre chronologique : Hassan Terro, écrit par Rouiched et réalisé par Mohamed Lakhdar-Hamina en 1968, Les Vacances de l’inspecteur Tahar, écrit par Hadj Abderrahmane et réalisé par Moussa Haddad en 1972, Les Folles Années du twist, écrit et réalisé par Mahmoud Zemmouri en 1983, Taxi El-Mekhfi, écrit et réalisé par Benamar Bekhti en 1989, et Carnaval fi Dechra, écrit et réalisé par Mohamed Oukassi en 1994.
Fondu au noir : pendant et après la « décennie des attentats et des tueries en masse », rien ou presque. Depuis, Merzak Allouache, Lyes Salem, Nadir Moknèche et Lotfi Bouchouchi ont parfois réalisé des comédies, certaines réussies d’ailleurs, mais n’a vraiment atteint le statut de comédie populaire ou de film culte, contrairement aux cinq productions fédératrices citées plus haut.
Si l’on va vite en besogne, on conclura que, pour réussir une comédie, il faut de grands comiques, des monstres comme les regrettés Rouiched, Hadj Abderrahmane, Yahia Benmabrouk, Mustapha El-Anka, Ouardia, et le toujours bien vivant Athmane Ariouet. Mais on gagnerait à se pencher plutôt sur les sujets abordés et à être attentif aux périodes précises où ces films devenus cultes ont été conçus.
En 1968, si peu de temps après la guerre d’indépendance, on pouvait rire, y compris de la guerre, de ses vrais traumatismes et de ses faux héros. En 1983, la chose était encore possible et Mahmoud Zemmouri n’avait pas besoin de l’imprimatur du ministère des Anciens Moudjahidines pour réaliser ses Folles Années du twist. Les désillusions liées au socialisme spécifique et au parti unique « révolutionnaire », nos frustrations et nos colères d’alors, nous avons pu les voir sur grand écran, pliés de rire, en compagnie de l’inspecteur Tahar, à bord d’un taxi clandestin traversant le pays profond, ou encore dans une déchra, avec la plus féroce des satires politiques, portée par le vénérable et vénéré Athmane Ariouet, inoubliable dans le rôle de Mekhlouf El Bombardier.
Il faut donc un minimum de poil à gratter et le maximum de cette liberté permise ou tolérée pour réussir, en Algérie, une comédie à l’algérienne. Ces deux conditions sont nécessaires, mais non suffisantes. Ensuite, il faut un bon scénario, du rythme dans la mise en scène, ainsi que des actrices et des acteurs à la hauteur.
Un zeste de fierté, une infinité de prudence
Non, vraiment, Yacine Bouaziz n’a pas choisi la facilité. Son film Poupeya a été écrit et réalisé à une période où la liberté permise ou tolérée s’est visiblement rétrécie.
De quoi peut-on rire aujourd’hui sans avoir à en rendre compte ?
Comme pour relever un défi tout aussi imprégné par l’air du temps, le réalisateur a tenu à faire une comédie financée à 100 % par des fonds d’aide algériens. Ainsi, contrairement à ses camarades Amin Sidi-Boumédienne, Hassan Ferhani, Malek Bensmaïl, Karim Moussaoui et Sofia Djama, Yacine Bouaziz a préféré zapper les guichets français, saoudiens et autres. Pour le meilleur et pour le reste.
Autrement dit, Poupeya a peut-être échappé aux éventuels formatages imposés par les différentes commissions de lecture de France, du Qatar et de Navarre. Cela n’empêche pas de rappeler qu’un circuit permettant de confronter le point de vue d’un ou d’une cinéaste à celui d’autres professionnels du cinéma peut également être bénéfique pour le film, ses nécessaires réécritures, son financement et son exposition, surtout quand il s’agit d’un premier long-métrage.
Drôle de cocktail : Poupeya est une comédie faite avec peu de moyens, un zeste de fierté et une infinité de prudence.
Deux folles courses vont rythmer ce film, qui se déroule en une nuit et une journée. Celle d’un ponte du pouvoir à la retraite et celle d’un jeune puceau qui se rend à son premier « date », tout feu tout flamme.
Atteint de la maladie d’Alzheimer, le colonel Rachid, héros de la guerre de Libération, est persuadé que la guerre contre le colon français n’est pas terminée. Il échappe à la vigilance de sa famille et s’enfuit avec un fusil à pompe « pour traquer l’ennemi ».
Pour rencontrer cette Mimicha qui le drague au téléphone, le simplet Djamel doit se rendre à Hadjout, autant dire le bout du monde pour un jeune Algérois fauché. Il décide alors, à ses risques et périls, de subtiliser la voiture de son grand frère macho et violent.
Quand les deux courses entreront en collision, il y aura des étincelles. Mais on n’en dira pas plus, pour ne pas franchir la ligne du spoil.
Une hirondelle qui regarde derrière elle
Le film ne manque pas de toupet dans les sujets qu’il aborde. Du poids étouffant des anciens moudjahidines, qui n’en finissent pas de jouer aux héros, à la misère sexuelle des jeunes des quartiers populaires, en passant par les familles dysfonctionnelles et… le genre.
Ainsi, dans sa nuit d’enfer, le jeune Djamel va être enlevé par une bande de terroristes hirsutes qui l’obligeront à s’habiller en « poupée » — d’où le titre — pour assouvir leurs désirs lubriques. Dans ce film, il y a donc des filles qui ressemblent à des garçons et un garçon habillé en fille.
Néanmoins, sur ces terrains sensibles, Poupeya ne s’aventure pas trop loin. Comme se le film était effrayé par ses propres audaces, le réalisateur s’épuise, dans la deuxième partie du film, à colmater toutes les vannes qu’il a entrouvertes. À chaque fois, la morale doit être sauve ou, à défaut, conforme à ce qui est autorisé de nos jours.
Cet excès de prudence va jusqu’à la conception aseptisée de la bande-annonce et de l’affiche du film. Jamais Attmane Elakeb M’hamed, dans le rôle de Djamel, n’apparaît avec sa robe de poupée, ce qui est pour le moins étrange quand on sait qu’elle constitue le principal ressort comique du film.
On aimerait croire, cependant, que Poupeya de Yacine Bouaziz est l’hirondelle qui annonce le retour des comédies algériennes. Qu’importe si cette hirondelle est fragile, vole un peu bas et ne cesse de regarder derrière elle.


Tendresse infinie
Après avoir triomphé dans les festivals étatiques de cinéma au printemps — Annaba, Saïda —, le film sort en salles le 11 juin, porté par une extraordinaire campagne de publicité sur les réseaux sociaux.
Plutôt que de crier au chef-d’œuvre, on souhaite au réalisateur davantage de moyens et d’inspiration pour ses prochains films.
Les défauts inhérents à un premier film sont bien là, mais on préfère mettre en avant son audace et sa générosité.
On ne dira pas non plus qu’Attmane Elakeb M’hamed est la grande révélation de l’année. Si le jeune et sympathique mime a incontestablement une gueule, il lui reste à prouver qu’il peut dépasser le registre du mime.
D’une manière très diplomatique, on dira que le jeu des acteurs est inégal dans Poupeya. Cela n’empêche pas de saluer au passage la courte et percutante prestation d’Idir Benaibouche, franchement hilarant dans le rôle de l’intégriste obsédé sexuel, et surtout d’applaudir le jeu de Boualem Bennani dans le rôle du colonel Rachid.
Cinquante ans après le cultissime Omar Gatlato de Merzak Allouache, Yacine Bouaziz offre un rôle sur mesure à l’acteur légendaire.
Pour donner corps au pauvre colonel Rachid, qui ne s’est toujours pas remis de la guerre de Libération, Yacine Bouaziz choisit le tendre Boualem Bennani, qui, lui, ne s’est jamais remis du succès d’Omar Gatlato. Prisonniers l’un et l’autre de leurs glorieux et pesants passés, le personnage et l’acteur se répondent.
Yacine Bouaziz joue intelligemment avec ce parallèle et filme Boualem Bennani avec une tendresse infinie, le rendant plus beau, plus classe et plus rejla que jamais, notre jeune octogénaire. Rien que pour cet hommage vibrant à l’un de nos derniers monstres du cinéma, Poupeya mérite d’être vu.