Il faut commencer par le dire : « Tomographie d’un réagencement » est un texte difficile, parfois inutilement difficile. Publié par la revue Foggaras et présenté comme la synthèse d’un ouvrage collectif à paraître, il avance comme une masse théorique en fusion : compacte et opaque, mais traversée par une intuition puissante. Et si la politique ne devait plus partir du sujet, de l’État, de l’identité ou de la propriété, mais de l’eau, des passages, des foggaras et des communs matériels ?
À force d’accumuler concepts, images, formules et détours, le texte donne au lecteur l’impression d’entrer dans une pièce immense, pleine d’ouvertures, mais où la pensée circule encore avec peine.
Pourtant, sous cette densité, une proposition forte se dégage. Elle tient en peu de mots : le capitalisme contemporain ne se contente plus d’exploiter, mais il capture. Il absorbe les discours, les oppositions, les indignations, les identités, les affects, les images et les critiques elles-mêmes. Pour lui résister, il ne suffirait donc plus de produire un contre-discours. Il faudrait changer de forme, de support, de rythme et de matière. En un mot, devenir moins saisissable.
Refuser le commentaire du désastre
Le point de départ est un refus. Le texte ne veut pas ajouter une analyse de plus à ce qu’il appelle la « décharge des discours sur le désastre ». Cette formule dit beaucoup. L’auteur, ou le collectif, vise une certaine fatigue de la pensée critique contemporaine : elle dénonce, décrit, cartographie, commente, produit des concepts, des contre-concepts et des diagnostics, mais demeure souvent enfermée dans le monde qu’elle prétend combattre. Elle parle du capitalisme, de l’extrême droite, de la crise, de la catastrophe écologique et de la domination médiatique, mais elle le fait dans un langage déjà absorbé par les systèmes qu’elle analyse.
C’est l’une des intuitions les plus fécondes du texte. Ce qui manque, ce sont des formes capables de ne pas reconduire ce qu’elles dénoncent. Autrement dit, il ne suffit pas d’avoir raison contre le monde existant. Il faut encore inventer une manière de parler, d’écrire, d’agir et de circuler qui ne soit pas immédiatement récupérable par lui.
Le texte identifie plusieurs mots comme appartenant déjà au vocabulaire de l’administration du présent : crise, polarisation, gouvernance, sécurité, résilience, débat public. Ces mots semblent neutres, mais ils organisent une manière de voir. Ils rendent le monde gérable, classable et commentable. Ils transforment le conflit en dossier, la violence en séquence, et l’oppression en problème de régulation. Le refus initial est donc aussi un refus de la langue disponible. Il ne s’agit pas seulement de dire autre chose, mais de ne plus parler depuis le même sol.
Cette exigence place pourtant le texte devant son propre paradoxe : pour refuser la surcharge théorique, il produit lui-même une langue très chargée. Cette contradiction ne disqualifie pas l’entreprise, mais elle l’accompagne de bout en bout.
La concaténation comme régime du présent
Le premier grand concept du texte est celui de concaténation. Le mot vient du vocabulaire informatique : concaténer, c’est mettre bout à bout, chaîner des éléments. Appliqué à la politique contemporaine, le terme devient une hypothèse puissante. Le capitalisme ne gouvernerait plus seulement par opposition frontale entre blocs idéologiques distincts. Il gouvernerait par mise en chaîne de signes, d’affects, de peurs, de récits, d’images, de colères et de désirs.
Ce que le texte veut dire est assez simple, malgré la complexité de sa formulation. Dans l’économie numérique, les contenus ne sont pas d’abord évalués selon leur vérité, leur histoire politique ou leur cohérence doctrinale. Ils sont évalués selon leur capacité à capter l’attention. Une vidéo d’extrême gauche, un discours identitaire, une panique morale, une indignation anticapitaliste, une théorie complotiste ou une dénonciation humanitaire peuvent se retrouver voisins dans les mêmes circuits de recommandation dès lors qu’ils retiennent, scandalisent, excitent, polarisent ou font revenir le public.
Le critère décisif n’est donc plus la contradiction idéologique, mais le rendement attentionnel. Des idées opposées peuvent devenir économiquement analogues. Le capitalisme n’a pas besoin de résoudre leurs antagonismes. Il lui suffit de les faire circuler dans une même économie d’exposition. C’est ici que le texte touche juste. Il donne une clé pour comprendre la grande confusion contemporaine, où des discours incompatibles se frôlent, se contaminent, se relaient parfois, non parce qu’ils disent la même chose, mais parce qu’ils produisent le même effet de rétention.
Cette lecture permet aussi de comprendre pourquoi la critique elle-même peut être absorbée. Une dénonciation du capitalisme peut devenir un contenu rentable. Une colère légitime peut devenir une séquence virale. Une cause peut être transformée en identité de marque. L’opposition n’est plus forcément extérieure au système. Elle peut en devenir un carburant.
L’extrême droite comme livraison affective
À partir de cette théorie de la concaténation, le texte propose une lecture de l’extrême droite contemporaine. Elle ne serait pas seulement une force idéologique. Elle serait une forme particulièrement adaptée au capitalisme de l’attention. Pourquoi ? Parce qu’elle simplifie, polarise, désigne des ennemis, compacte les affects, transforme la complexité sociale en récits immédiatement consommables.
La formule la plus parlante du texte est celle d’une « livraison affective ». L’extrême droite livre des affects comme une plateforme livre des produits : rapidement, simplement, avec un minimum d’effort interprétatif. La peur, le ressentiment, la nostalgie, la colère et l’humiliation deviennent alors des marchandises politiques prêtes à circuler. Son efficacité tient à sa compressibilité. Tout peut y entrer : un slogan, une image, une blague, un geste, une vidéo courte ou une indignation calibrée.
Le texte ne s’arrête pas à la dénonciation morale. Il essaie de comprendre la compatibilité technique entre l’extrême droite et les infrastructures numériques. La montée des droites radicales n’est pas seulement liée à des croyances, à des programmes ou à des partis. Elle tient aussi à une forme de circulation. Ces discours fonctionnent bien dans des systèmes qui récompensent l’intensité, la conflictualité, la répétition, l’ennemi clair et le récit simple.
C’est là que le texte est le plus convaincant : lorsqu’il montre que la politique contemporaine ne se joue pas seulement dans les contenus, mais dans les modes d’apparition des contenus. Ce qui compte n’est pas seulement ce qu’une idée dit, mais comment elle circule, à quelle vitesse, dans quel voisinage, avec quelle charge affective, et dans quelle économie de visibilité.
L’ethnostructure ou la conversion des inégalités
Le second concept central est celui d’ethnostructure. Le mot est lourd, mais l’idée est claire. L’ethnostructure désigne le lieu où les mécanismes économiques du capital rencontrent leurs sous-traitances idéologiques. Autrement dit, les inégalités matérielles sont transformées en différences culturelles, les rapports de classe en conflits de civilisation, les dominations économiques en défenses identitaires, les hiérarchies sociales en nécessités naturelles.
Le texte ne réduit pas l’ethnostructure au racisme explicite. Il y inclut l’obsession des racines, les paniques morales, les récits de remplacement, les nostalgies impériales et les liturgies sécuritaires. Tout un monde affectif qui permet de détourner la colère sociale vers des cibles commodes.
Dans cette perspective, les droites identitaires ne seraient pas des accidents du capitalisme, mais des auxiliaires. Le conflit n’est plus lu depuis les structures, mais depuis la culture. Les rapports sociaux s’effacent derrière des psychodrames communautaires. Les classes ne disparaissent pas forcément du discours, mais les rapports de classe, eux, sont neutralisés. Quant au peuple, il peut être convoqué, pourvu qu’on le tienne à distance de ses conditions matérielles d’existence.
Cette partie est forte, mais elle court aussi le risque du grand système explicatif. Le texte tend parfois à tout faire entrer dans une même machine : droites, extrêmes droites, social-démocraties, bourgeoisie, capital, État, médias. C’est de cette ampleur que vient la puissance du diagnostic, mais aussi sa faiblesse. À force d’embrasser tous les adversaires dans une même catégorie, il devient plus difficile de distinguer les mécanismes précis, les contextes, les différences historiques et les responsabilités propres.
Mais l’idée demeure utile : une grande part de la politique contemporaine consiste à faire passer des rapports matériels pour des problèmes d’identité. C’est là que l’ethnostructure agit.
Le pouvoir à l’âge des audiences
Le texte avance ensuite une hypothèse sur l’État. L’État ne serait plus seulement une verticale de répression. Il serait pris dans un environnement où l’état des choses est surdéterminé par l’état des audiences. Les décisions, les crises, les paniques, les indignations et les mots d’ordre ne peuvent plus être séparés des régimes d’attention qui les rendent visibles, consommables et exploitables.
Là encore, le texte refuse une formule trop simple : la politique ne serait pas seulement devenue spectacle. Le spectacle lui-même serait devenu une infrastructure de gouvernement. Autrement dit, il ne faut pas imaginer un pouvoir sérieux d’un côté et un théâtre médiatique de l’autre. Le théâtre fait partie du pouvoir. Il règle les vitesses, les intensités, les seuils de visibilité, les ennemis du moment, les frontières du fréquentable.
Cette idée permet de comprendre pourquoi tant de séquences politiques ressemblent aujourd’hui à des productions scénarisées. Un scandale apparaît, enfle, polarise, produit ses camps, ses indignations, ses contre-indignations, puis laisse place à une autre séquence. L’État, les médias, les plateformes et les acteurs politiques ne sont pas toujours coordonnés de manière consciente, mais ils participent d’un même milieu attentionnel.
Le texte invite alors à regarder moins les discours déclarés que les infrastructures d’exposition. C’est l’une des méthodes proposées : ne plus seulement analyser les idées, mais leurs supports, leurs vitesses, leurs voisinages et leurs modes d’existence.
Contre le sujet, pour les passages
La deuxième grande partie du texte opère un déplacement plus radical. Elle affirme que les forces critiques sont capturables parce qu’elles continuent de se penser à partir du sujet. Le sujet est identifiable, assignable, représentable, juridiquement traitable, statistiquement comptable. Même lorsqu’il se veut insurgé, il reste souvent pris dans une forme que le pouvoir sait reconnaître, classer, intégrer ou neutraliser.
C’est une thèse forte : le pouvoir aime ce qui a un nom, un chef, une adresse, une organisation, un statut, une revendication stabilisée. Il sait dissoudre une association, surveiller un collectif, criminaliser un groupe, récupérer un mouvement, convoquer des représentants, absorber une identité. Ce qui est visible est aussi vulnérable.
Le texte propose donc de penser à partir d’autre chose : des états de matière, des régimes de passage, des infiltrations, des dépôts, des seuils, des changements d’échelle. Il ne s’agit plus seulement de prendre le pouvoir, d’occuper un espace, de constituer un sujet collectif, mais de devenir plus difficile à saisir.
C’est ici que surgissent les notions de spectralité, de fantomatisme, de présences pulvérales. Elles peuvent paraître obscures. Traduites simplement, elles désignent des formes de résistance qui ne se donnent pas comme des corps compacts. Elles circulent sans centre, se transmettent sans institution souveraine, agissent sans drapeau, persistent sans monumentalité.
Le risque est évident : à force de valoriser l’insaisissable, on peut perdre la question de l’organisation, du rapport de force, de la décision. Mais l’intuition est précieuse. L’État moderne est très efficace contre les formes qu’il peut nommer. Il l’est moins face à ce qui se répartit, se déplace, change de matériau.
La foggara comme pensée politique
Le cœur le plus original du texte se trouve dans son rapport à la matière. L’eau, le sable, la poussière, les nappes, les oasis et les foggaras ne sont pas convoqués comme de belles images. Le texte insiste : il ne s’agit pas de métaphores poétiques. Il s’agit de matérialités à partir desquelles repenser ce que veulent dire agir, résister, transmettre, faire société.
La foggara, ce système hydraulique souterrain qui capte et achemine l’eau vers les oasis, devient ici une leçon de commun. L’eau, dans ces sociétés, n’est pas d’abord un stock à posséder. Elle est une puissance à conduire, à répartir et à entretenir. Elle oblige à des savoirs collectifs, à des mesures, à des transmissions et à des responsabilités partagées.
La grande idée est là : le commun ne naît pas nécessairement de l’identité, du sang, du territoire, de la propriété ou même de l’amitié politique. Il peut naître de l’entretien collectif des conditions de passage. Une communauté se forme parce qu’il faut permettre à l’eau de parvenir, de circuler, de continuer à rendre la vie possible.
C’est sans doute la proposition la plus belle et la plus transmissible du texte. Faire commun, ce n’est pas seulement posséder ensemble. C’est maintenir ensemble ce qui permet au vivant de tenir. Le politique n’est plus pensé depuis la souveraineté, mais depuis l’acheminement. Non pas tenir un territoire, mais prendre soin des passages qui le rendent habitable.
Écrire autrement
La dernière partie déplace encore le problème. Après le capitalisme, l’État, le sujet et la matière, le texte met en accusation l’écriture elle-même. Il reproche à une part de la pensée critique d’être devenue une exégèse du désastre. Elle produit des pages, des thèses, des manifestes, des gloses, des concepts, mais elle finit parfois par raffiner l’intelligence de ce qu’elle ne transforme pas.
C’est une critique redoutable, et partiellement retournable contre le texte lui-même. Car Foggaras reproche à la théorie sa souveraineté lettrée, tout en produisant une prose exigeante, codée, saturée. Mais cette contradiction ne doit pas masquer l’enjeu. Le texte cherche à élargir ce que l’on appelle écrire. Le réel n’attend pas les traités pour produire des inscriptions. Les corps écrivent. Les gestes écrivent. Les murs écrivent. Les architectures hydrauliques écrivent aussi.
Le concept proposé est celui d’hétérographies : des manières d’écrire qui ne séparent pas le corps de la pensée, l’espace du sens, le rythme de l’idée, la transmission de la présence. L’incantation, la marche, les pratiques de soin, les savoirs oraux et les transmissions non centralisées sont traitées comme des formes d’intelligence.
Cette ouverture est importante. Elle permet de contester le monopole de la preuve savante, de l’archive centrale, du concept universitaire. Elle dit que d’autres rigueurs existent. D’autres exactitudes. D’autres manières de savoir. Le danger, évidemment, serait de romantiser ces formes ou de les soustraire à toute critique. Mais il ne s’agit pas d’abandonner la rigueur. Il s’agit de cesser d’en confier le monopole aux formes dominantes.
Quitter l’histoire dominante
La formule la plus radicale du texte est aussi la plus risquée : quitter l’Histoire. Il faut bien l’entendre. Il ne s’agit pas d’oublier le passé, ni de renoncer aux mémoires, ni de prétendre vivre hors du temps. L’Histoire visée ici est celle qui s’est constituée comme récit central du monde : occidentale, coloniale, capitaliste, extractiviste, capable de classer les peuples, de hiérarchiser les savoirs, de transformer les autres mondes en marges, en retards, en folklores ou en ressources.
Quitter l’Histoire, dans ce sens, c’est refuser que le réel soit mesuré seulement depuis le centre qui l’a dominé. C’est consentir à être instruit par les lieux que cette Histoire a déclassés : le désert, l’oasis, les savoirs oraux, les cosmologies, les techniques de l’eau, les pratiques du corps, les sciences des abords, les formes invisibles du commun.
Cette partie est la plus lyrique, parfois la plus excessive. Elle procède par grandes charges contre l’Occident, les hiérarchies du savoir et les États impériaux. Le souffle est là, mais la précision manque parfois. On voudrait davantage de distinctions, moins de blocs, plus de situations.
Mais le geste demeure intelligible. Il s’agit de décentrer la pensée politique. Non pas ajouter quelques objets « périphériques » à une bibliothèque centrale, mais accepter que ces objets déplacent la bibliothèque elle-même. La foggara ne serait pas une illustration locale d’une théorie générale. Elle serait un point de départ théorique. L’oasis ne serait pas un décor. Elle serait une forme de pensée.
Une pensée puissante, une forme encore instable
Que vaut donc ce texte ? Beaucoup, si on accepte de le lire comme une matrice plutôt que comme un article stabilisé. Il contient une intuition majeure : les formes de résistance doivent être pensées à partir de leurs modes de circulation, de leurs supports, de leur matérialité et de leur capacité à échapper à la capture. Il propose aussi une idée précieuse du commun : non pas la propriété partagée, mais l’entretien collectif des passages.
Sa faiblesse principale tient à son excès. Le texte veut tout faire tenir : capitalisme, extrême droite, plateformes, IA, État, sujet, colonialité, foggaras, désert, écriture, oralité, histoire et commun. À force d’ouvrir des fronts, il perd en lisibilité.
Le paradoxe demeure entier, tant le texte critique l’écriture savante alors même qu’il exige du lecteur une véritable endurance savante.
Pourtant, il serait injuste de le réduire à cette difficulté. Il y a ici une vraie tentative de pensée. Une tentative de produire depuis la matière, depuis le Sud, depuis les systèmes hydrauliques, depuis les formes souterraines du commun. Le meilleur du texte tient dans cette image : l’eau n’est pas à posséder, elle est à faire passer. Là, plus que dans ses grands concepts, réside sa force politique. Une société juste ne serait pas seulement celle qui redistribue des biens. Ce serait celle qui entretient les conditions de circulation du vivant.
*Foggaras se présente comme une revue sans signatures ni propriété, sans abonnement, sans financement, sans adhésion, sans appartenance visible. Ce retrait n’est pas seulement une position éditoriale. Il fabrique une scène d’énonciation particulière, presque clandestine, où l’auteur s’efface au profit du passage. Son lexique tient en verbes de disparition et de circulation : transmettre, ouvrir, laisser passer, se soustraire, amoindrir, fantomatiser, devenir canal. La revue ne revendique pas des auteurs, mais des circulations. Pour l’heure, « Tomographie d’un réagencement » en constitue l’unique texte publié. Son vocabulaire anticapitaliste, décolonial et anti-institutionnel l’inscrit dans une gauche radicale théorique, mais aussi dans une critique interne du système intellectuel, de ses signatures, de ses hiérarchies et de ses captures. Le site suggère un projet longtemps latent, aujourd’hui relancé autour d’un texte manifeste, dense, instable, présenté comme la synthèse provisoire d’un ouvrage collectif à paraître.