Le dernier communiqué du Conseil des ministres ressemble à une maquette réduite de l’État algérien, où tout entre sans que rien ne tienne vraiment. La pétrochimie, l’hélium, les plastiques, les phosphates, le port d’Annaba, la ligne minière de Bled El-Hadba, l’Algérienne des eaux et, au milieu de cette fresque industrielle, un million de moutons importés avant l’Aïd. Le pays n’exhibe pas une stratégie. Il empile des annonces dans un inventaire d’entrepôt national, avec le chef de l’État en contremaître suprême distribuant les mêmes verbes de commandement, ordonner, instruire, charger, exiger, accélérer.
Dans ce communiqué, chaque sujet arrive comme une alerte remontée trop tard au sommet, puis convertie en ordre immédiat. Le plastique ? Il faut produire les matières premières. Les phosphates ? Il faut aller vite. Le port ? Il faut mobiliser davantage. L’eau ? Il faut mieux gérer. Les moutons ? Il faut les importer, les distribuer, puis surtout ne pas égorger les femelles. À ce niveau de centralisation, même la brebis finit par dépendre d’une orientation présidentielle.
Le plus intéressant n’est pas ce que le texte annonce, mais ce qu’il évite soigneusement. Le communiqué embrasse large, de l’hélium au mouton, mais s’arrête toujours au seuil du vérifiable, là où devraient commencer les chiffres, les délais, les coûts et les responsables. Tout est stratégique, mais presque rien n’est mesurable. L’Algérie doit devenir un grand producteur, réduire ses importations, diversifier son économie, préserver son cheptel, moderniser ses réseaux. Très bien. Mais avec quel argent, quels opérateurs, quels délais, quels responsables, quels résultats attendus ? Le communiqué ne descend pas jusque-là. Ce serait presque vulgaire. La précision pourrait salir la majesté de l’annonce.
Sur la pétrochimie, le texte convoque les « grandes potentialités » du pays. L’expression est admirable, car elle permet de gouverner au futur depuis des décennies. Les « grandes potentialités » ont cette élégance administrative de ne jamais tomber en panne, puisqu’elles restent toujours à la veille de commencer. L’Algérie possède du gaz, une expérience dans les hydrocarbures, des besoins industriels immenses et une facture d’importation à réduire. Le sujet mériterait une stratégie documentée. Le communiqué lui substitue une ambition, produire des matières premières pour le plastique et hisser l’Algérie parmi les grands pays producteurs, notamment d’hélium. Ce gaz léger devient alors l’image parfaite de cette communication, qui monte vite, pèse peu et échappe à toute prise.
Le passage sur FERTIAL et le phosphate concentré est autrement plus sensible. Donner à l’entreprise l’exclusivité algérienne de l’exploitation, même en première phase, touche à l’agriculture, aux engrais, aux mines, aux exportations et à l’industrialisation. Mais là encore, l’annonce flotte sans charpente. Elle ne précise ni la chaîne de valeur envisagée, ni le niveau de transformation locale, ni l’articulation avec Bled El-Hadba et Annaba, pas plus que la part destinée à l’exportation ou le mode de gouvernance retenu. L’État promet une industrie, mais écrit comme s’il signait une note de service.
Puis arrivent les moutons, grande séquence pastorale d’un pays qui importe l’Aïd par lots massifs. Un million de têtes doivent être distribuées avant la fête, à quarante-huit heures de l’échéance. Il y a dans cette image quelque chose de cruel : un pays de tradition agro-pastorale, obligé de transformer la fête du sacrifice en opération logistique tendue. Le communiqué exige la réussite de l’importation avec « plus de rigueur » et « une cadence plus élevée ». On imagine l’administration découvrant que le mouton, contrairement au décret, respire, mange, tombe malade, se perd, se vend, se revend et meurt parfois avant d’arriver dans la cour du consommateur.
Le détail le plus saisissant est l’ordre de ne pas abattre les femelles importées et de les orienter vers l’élevage. L’intention peut se défendre, reconstituer le cheptel. Mais formulée ainsi, elle révèle l’ampleur du désordre. Après avoir importé dans l’urgence pour répondre à une demande de sacrifice, il faut trier ce qui ne doit pas être sacrifié. L’État fait venir des moutons pour l’Aïd, puis découvre qu’une partie de la solution doit survivre au sacrifice.
Sur les infrastructures minières, le communiqué change d’échelle sans changer de langue. La ligne Bled El-Hadba–Oued Kebrit–port d’Annaba et l’extension du port sont présentées comme des projets capables de faire entrer le pays dans un nouvel âge économique. Là aussi, l’enjeu est réel. Relier la mine au port, c’est créer une colonne vertébrale industrielle. Mais le texte préfère la ferveur au tableau de bord. On félicite les travailleurs, on demande la vitesse maximale, on promet l’émergence. Le chantier devient presque une parade. Il manque seulement la part bassement démocratique du chantier, savoir où il en est, combien il coûte, ce qui le retarde et quand il doit réellement servir.
Puis vint l’eau, c’est-à-dire le sujet qui ne pardonne pas. Le communiqué laisse alors remonter une vérité plus dure, celle d’un réseau qui perd beaucoup, d’une distribution à reprendre, d’une Algérienne des eaux à moderniser et de communes encore privées de relais locaux. L’eau existe parfois, mais l’État n’arrive pas toujours à l’amener jusqu’au robinet. Le diagnostic est grave. Il aurait mérité des chiffres, des villes, des taux de fuite, des investissements, des responsabilités. Le texte préfère rester pudique. Même les canalisations ont droit à la discrétion institutionnelle.
Ce communiqué ne parle pas pour ne rien dire. Il parle pour limiter les questions. Il occupe l’espace public avec assez de matière pour donner l’impression d’informer, mais trop peu pour permettre le contrôle. Les problèmes sont nommés, puis aussitôt soustraits au débat en devenant des instructions présidentielles. La décision descend et la question s’arrête. Dans un même souffle, l’État veut produire de l’hélium, sauver les brebis, accélérer les phosphates, agrandir Annaba et réparer les fuites d’eau. Le communiqué tient lieu de plan, de calendrier et presque de mode d’emploi. L’État ordonne plus qu’il ne gouverne.
La parole officielle reconduit toujours la même distribution des rôles : les ministres montent au pupitre, le président transforme les dossiers en ordres, l’administration reçoit la consigne et le citoyen reçoit le spectacle. Ce qui manque, c’est la seule chose qui ferait d’un communiqué un document public plutôt qu’un exercice d’autorité, à savoir l’espace où devraient figurer les coûts, les délais, les responsabilités et les échecs clairement exposés.
Le Conseil des ministres n’est pas un lieu de reddition des comptes, mais une salle de commandement. On y voit passer des moutons, des mines, des ports, des gaz rares et des robinets secs. Tout y est national, stratégique et prioritaire. Mais rien n’y est vraiment vérifiable. L’État parle beaucoup, non pour éclairer, mais pour tenir la lumière braquée sur celui qui parle. Et pendant ce temps, le pays reste suspendu à ses promesses de nourrir, extraire, exporter et acheminer l’eau.