À Cannes, l’Algérie n’est pas absente parce qu’elle manque d’histoires. Elle est absente parce qu’elle ne sait pas encore quoi faire de cette puissance. Voilà ce que cette série cannoise de Tewfik Hakem fait remonter à la surface. Dans le monde d’aujourd’hui, un film ne vit plus seulement dans une salle. Il voyage, se traduit, se vend, se recommande, passe d’un festival à une plateforme, et devient parfois une petite pièce de diplomatie. Les festivals sont des marchés, des vitrines, des lieux de pouvoir. Pendant que d’autres pays y installent leurs récits, l’Algérie continue de traiter son cinéma comme un problème administratif, une parole à tenir en laisse.
C’est là que le gâchis devient visible. L’Algérie a pourtant de quoi nourrir un imaginaire puissant, fait de ses villes, ses langues, ses blessures, sa jeunesse, ses exils, ses musiques, son humour et ses colères. Tout ce qui fait qu’un pays devient reconnaissable avant même d’être expliqué. Mais cette matière reste entravée. Cinquante ans après, Omar Gatlato continue de nous parler parce qu’il avait saisi l’essentiel : un pays rayonne quand il accepte d’être vu tel qu’il est, non quand il réclame qu’on le flatte.
À Cannes, les Palestiniens, les Marocains, les Tunisiens, les Égyptiens, les Irakiens ou les Saoudiens investissent le marché mondial du film. Ils n’y viennent pas seulement présenter des œuvres. Ils y vendent des récits, défendent des causes, nouent des alliances et inscrivent leur pays dans la conversation mondiale du cinéma. L’Algérie, elle, apparaît par éclats. Un court métrage ici, une réalisatrice franco-algérienne là, deux jeunes comédiens d’Alger posés quelques jours sur la branche la plus exposée du cinéma mondial. Même Imane Khelif chez Chanel en dit long. L’Algérie produit des figures, mais laisse souvent à d’autres le soin de les mettre en récit. C’est émouvant. Ce n’est pas une politique.
Sofia Djama en donne l’exemple le plus parlant. Après des années de travail et de blocages, son deuxième long-métrage ne se tournera pas en Algérie. Faute d’aides, faute d’autorisation, il deviendra un film français tourné en France. Belge et qatari par appoint. Algérien par manque. On peut toujours se consoler en disant que l’exil a parfois donné de grands films. C’est vrai. Mais lorsqu’un pays oblige ses cinéastes à chercher ailleurs les moyens de raconter ce qui vient de lui, il ne produit pas seulement de l’exil artistique. Il cède à d’autres une partie de son propre imaginaire.
Car le soft power ne se décrète pas avec une affiche, un slogan ou une délégation officielle envoyée sur un tapis rouge. C’est une capacité à rendre désirable, intelligible et partageable une manière d’être au monde. La France l’a compris depuis longtemps avec Cannes, instrument de prestige autant que festival de cinéma. Les États-Unis l’ont compris avec Hollywood. La Corée du Sud l’a compris avec ses films, ses séries, sa musique et ses plateformes. Les pays du Golfe l’ont compris à leur manière, à coups de fonds, de festivals, de résidences et d’infrastructures. L’Algérie, elle, continue de confondre politique culturelle et mise sous tutelle.
Or un cinéma contrôlé ne rayonne pas. Il se rétracte, se surveille lui-même, apprend à parler de biais. Il évite certains sujets, arrondit ses personnages, négocie avec les guichets, attend des autorisations, puis finit par chercher ailleurs l’air qu’on lui refuse chez lui. À la fin, le pays s’étonne que ses artistes soient mieux accueillis ailleurs, que ses récits soient produits ailleurs, que ses décors disparaissent des écrans, que ses contradictions soient racontées par d’autres.
Il ne s’agit pas de demander à l’État de fabriquer des chefs-d’œuvre. Il en serait incapable, comme tous les États. Il s’agit de lui demander de ne plus les empêcher. Financer, oui, mais sans domestiquer. Autoriser, mais sans humilier. Protéger les tournages au lieu de les suspecter. Restaurer les classiques, rouvrir les salles, soutenir les revues, les ciné-clubs, les écoles, les critiques et les producteurs indépendants. Accepter que certains films déplaisent et même qu’ils irritent. Ce n’est pas du luxe culturel. C’est le prix normal d’un cinéma vivant.
Car le rayonnement ne naît pas de l’unanimité. Il naît du conflit assumé, de la liberté des formes, de la circulation des œuvres. Un film algérien n’a pas besoin de réciter la grandeur nationale pour servir l’Algérie. Il peut la servir en montrant ses plages, ses cages d’escalier, ses défaites, ses femmes, ses hommes fatigués, ses jeunes qui veulent partir, ses vieux acteurs qu’on croyait oubliés, ses héros ridicules, ses langues mal rangées et ses blessures non cicatrisées. C’est souvent ainsi qu’un pays devient visible, non par la propagande de sa force, mais par la précision de ses failles.
Et cette visibilité comptera de plus en plus. Dans le monde qui vient, les batailles culturelles ne seront pas secondaires. Ce seront des rapports de force. Déjà, les algorithmes décident de ce qui remonte ou disparaît. Les festivals, eux, ne sont plus seulement des lieux de consécration artistique. Ils deviennent des espaces de diplomatie parallèle, où les récits nationaux se vendent, se traduisent, se restaurent, se recommandent et se disputent. Ne pas comprendre cela, c’est abandonner le terrain.
L’Algérie aime parler de souveraineté. Qu’elle commence donc par sa souveraineté imaginaire. Qu’elle laisse ses cinéastes filmer. Qu’elle leur rende leurs villes, leurs rues, leurs acteurs, leurs colères et leurs contradictions. Qu’elle accepte que le cinéma algérien ne soit pas toujours aimable, discipliné ou rassurant. C’est à cette condition seulement qu’il pourra redevenir ce qu’il a déjà été par moments : une façon pour l’Algérie de parler au monde sans baisser la voix.