Jour après jour, le Festival de Cannes avance comme une mécanique de précision. Qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il fasse très beau, ou les trois dans la même heure, comme il arrive désormais sous ces climats déréglés, le programme suit son cours. Les limousines déposent des VIP, les smokings montent, les robes balaient les marches et les attachés de presse chronomètrent les confidences. Cannes demeure cette machine admirablement huilée qui regarde Venise, Berlin et Toronto depuis son balcon.
Même les absences y sont administrées avec élégance. Barbra Streisand, attendue pour recevoir une Palme d’honneur, a dû annuler sa venue pour raisons de santé. Les communiqués ont fait ce que font les communiqués, minimiser, amortir et transformer l’imprévu en incident maîtrisé. Le reste, lui, se déroule exactement comme prévu. C’est peut-être cela, Cannes, le désordre du monde dans un protocole impeccable.
La chronique du jour risque donc de ressembler aux précédentes. Depuis le début du Festival, l’histoire revient comme un dérivatif au présent. Les films convoquent les heures sombres du nazisme, les résistants trahis, les bourreaux jugés trop tard et les démocraties qui se croyaient immunisées contre le retour des vieux démons. Le film en 35 mm de László Nemes sur Jean Moulin et Klaus Barbie remplit sa mission, et même un peu plus. Dans le rôle du résistant livré par les siens, Gilles Lellouche est exceptionnel. Il peut légitimement prétendre au prix d’interprétation masculine. Plus encore, le voilà installé dans cette étrange vacance du cinéma français : celle laissée par Gérard Depardieu, jadis monstre sacré, désormais figure bannie.
Quand le guichet devient une arme
Mais Cannes n’est jamais seulement Cannes. Les films ont leurs capitaux, les capitaux leurs guichets, les guichets leurs lignes rouges. Et, au bout de la chaîne, la peur.
L’affaire « Zapper Bolloré » n’est pas un bruit de Croisette. Il y a d’abord cette pétition initiée par 600 professionnels du cinéma contre le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, propriétaire du puissant groupe Canal+, en passe d’étendre son hégémonie sur les réseaux de distribution en salles. Il y a ensuite la riposte de Maxime Saada, PDG de Canal+, qui a déclaré arrêter de travailler avec les signataires. Dans une industrie dépendante des chaînes, des préachats et des distributeurs, une opinion peut soudain devenir une faute professionnelle.
Il serait naïf de n’y voir qu’une querelle cannoise. C’est le prélude d’une guerre culturelle que la droite radicale française entend mener à ciel ouvert, à un an de la présidentielle. Canal+ n’est pas une chaîne parmi d’autres. C’est l’un des principaux guichets du cinéma français et européen. Se dresser contre son propriétaire, c’est prendre le risque de se voir fermer une porte, puis deux, puis toutes celles que l’on ne nomme jamais dans les cocktails.
Le tumulte médiatique autour de cette affaire ne doit cependant pas masquer l’essentiel. Pour l’instant, seule une minorité a osé affronter ce pouvoir-là. Les grands producteurs, les cinéastes installés, les vedettes si promptes à s’indigner des injustices lointaines retrouvent une prudence exemplaire lorsque la menace se trouve dans leur propre carnet d’adresses. Silence prudent, silence complice, avant l’heure de la collaboration ?
À gauche, Jean-Luc Mélenchon a fait le déplacement à Cannes et promis de « démanteler les monopoles » qui menacent la liberté d’expression et de création. Pendant ce temps, la gauche libérale continue de lui livrer sa guerre privée, convaincue qu’il est plus urgent de neutraliser l’allié encombrant que de regarder l’adversaire qui avance. Le film de László Nemes le rappelle avec une cruauté involontaire, tant les divisions entre résistants ont aussi rendu possible l’arrestation de Jean Moulin.
Le miroir algérien de la mémoire administrative
Vu d’Algérie, le rappel change de poids. Il faut espérer que l’affaire Bolloré ne donnera pas des idées aux zélés censeurs de chez nous. À la veille du Festival d’Annaba, 37 professionnels ont protesté contre la déprogrammation du film « L’Arabe » de Malek Bensmaïl, sans doute parce qu’il est adapté d’un roman de Kamel Daoud. Une telle protestation devrait relever du débat culturel. L’affaire cannoise montre qu’elle peut déjà devenir une liste. Chez nous, elle peut en plus devenir une mémoire administrative. Puis un soupçon.
Cannes est aussi une bourse mondiale du prestige. On y mesure la valeur des noms, des corps et des récits. Nous avons ainsi réussi à obtenir une interview de Javier Bardem, star espagnole engagée contre la guerre à Ghaza et pour le droit des Sahraouis à l’autodétermination, présent au Festival avec « L’Être aimé » de Rodrigo Sorogoyen. Dix minutes, selfies compris, nous précise l’attachée de presse. En revanche, impossible d’approcher Imane Khelif.
Faut-il en conclure que, dans la cotation cannoise des célébrités, la championne algérienne vaut désormais plus que Javier Bardem ? Pas exactement. La promotion de l’acteur espagnol est gérée par des attachés de presse cinéma, qui connaissent les critiques, surtout lorsqu’ils ont plus de trente ans de Festival au compteur. Imane Khelif, elle, était venue comme égérie Chanel, encadrée par les communicants de la mode, où notre nom ne figure manifestement pas dans les fichiers utiles.

Imane Khelif ou le récit capté par d’autres
Nous voulions l’interroger sur les projets de documentaire et de série de fiction consacrés à sa trajectoire. Shirine Boutella est-elle toujours pressentie pour l’incarner dans la série qu’une plateforme prépare sur la sportive algérienne ? La réponse nous est venue avec une fermeté élégante, Imane Khelif ne souhaitant pas communiquer, pour l’instant, sur ses projets en cours.
En réalité, Chanel était là pour imposer sa fable. Il fallait dire qu’Imane Khelif était en blanc sur le tapis rouge de Cannes, en référence à la robe blanche mythique de Coco Chanel. Il fallait surtout faire entrer la championne algérienne dans la légende de la maison : Coco Chanel, elle aussi, avait connu l’ostracisme avant de s’imposer dans un monde cruel, tenu par des hommes puissants et misogynes. Le parallèle imaginé par les publicistes est cousu de fil blanc, mais il fonctionne. Imane Khelif entrait ainsi dans le roman Chanel, celui d’une femme scrutée, contestée, puis consacrée par l’élégance. Comme l’écrivait Lyas Hallas, nous avons cédé à d’autres le soin d’écrire le récit de nos propres talents.
L’absence algérienne se voit aussi dans les couloirs du Marché du film. Peut-être n’est-il pas anecdotique de préciser qui occupe cette année l’espace habituellement alloué à l’Algérie… la Chine ! Que fait donc cette puissance au milieu des stands arabes ? Probablement ce que font les puissances sérieuses en occupant les vides laissés par les autres. L’Algérie parle beaucoup de rayonnement. Elle laisse souvent son emplacement à ceux qui savent en faire une politique.
Le progressisme au tribunal de lui-même
La géopolitique, à Cannes, passe aussi par les genres populaires. Un film tonitruant du Sud-coréen Na Hong-jin, dans un mélange de polar, de science-fiction, d’horreur et de catastrophe, résume à sa manière l’affaiblissement du soft power américain. Pendant longtemps, Hollywood fabriquait les cauchemars universels. Désormais, l’Asie sait les produire avec une efficacité redoutable, une violence formelle et une ambition commerciale qui parlent à tous les continents.
Cannes comme miroir des rapports de force dans un monde en mutation ? On s’y attendait. On attendait donc l’événement imprévisible, le film qui viendrait déranger non pas les conservateurs, mais le confort moral des progressistes. Il est arrivé avec le sensationnel « Fjord » de Cristian Mungiu.
On ne peut pas dire que l’on n’attendait plus rien du cinéaste roumain, Palme d’or en 2007 pour « 4 mois, 3 semaines, 2 jours ». Mais ici, il frappe là où cela fait mal. Une famille roumaine de cinq enfants s’installe dans un village norvégien, profitant de l’origine norvégienne de la mère. Encore un film sur l’exil économique ? Non. Beaucoup mieux, et beaucoup plus inconfortable.
La famille est traditionnelle, croyante, étrangère aux codes moraux du petit monde progressiste qui l’accueille d’abord avec bienveillance. Puis viennent les regards, les soupçons et les mots qui classent : intégristes, arriérés, dangereux. Une machine administrative et morale se met en route. Au nom de la protection de l’enfance, il faut leur retirer leurs enfants et au nom de la communauté, il faut les sauver d’eux-mêmes.
Mungiu filme cette guerre culturelle comme un polar. Les rôles s’inversent. Les progressistes deviennent inquisiteurs. Les défenseurs de l’émancipation découvrent le plaisir de surveiller. Les bonnes consciences se transforment en police du bien. Par les temps qui courent, il n’est pas inutile de rappeler que la montée des populismes ne vient pas seulement de la haine des réactionnaires. Elle prospère aussi sur les dévoiements et les violences symboliques d’un progressisme convaincu d’avoir toujours raison.




Cristian Mungiu, Renate Reinsve, Sebastian Stan et Daisy Edgar-Jones autour de « Fjord », présenté au 79e Festival de Cannes. Photos : Scott A. Garfitt/Invision/AP et Andreea Alexandru/AP.
À quoi rêvent les Maknines
À part cela, les deux comédiens venus d’Alger, Slimane Slimi et Aymen Tighiouart, sont arrivés à Cannes. Même sous la pluie battante, on pouvait lire dans leurs yeux l’immense bonheur d’être là. Le réveil a été plus rude : démangeaisons, allergies au petit-déjeuner, draps sales dans l’appartement loué par la production. Bienvenue dans le monde impitoyable des devantures de luxe et de l’ubérisation des services.
Il est temps maintenant de découvrir, en leur compagnie, le seul film de cette 79e édition de Cannes tourné en Algérie : « À quoi rêvent les Maknines », court-métrage de Sarra Ryma sélectionné à la Semaine de la Critique. Après tant de récits confisqués, de silences prudents, de puissances qui prennent la place des absents et de talents algériens racontés par d’autres, ce titre sonne comme une question politique. À quoi rêvent les maknines ? Peut-être, simplement, à un pays qui saurait encore raconter ses chants.