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Cannes 79, journal d’un envoyé spécial algérien : l’Algérie et la peur en coulisses, 8/8

À Cannes, les Algériens n’ont pas gagné la Palme. Ils ont fait mieux que disparaître : ils ont circulé. Un court primé par les cheminots, deux jeunes comédiens jetés dans le grand bain et des agents et des réalisateurs venus chercher des relais. Le cinéma algérien avance par les marges, mais surtout avec la peur au ventre. Peur de la critique, du pouvoir, des financeurs. Et bientôt de l’IA. Rien que ça.


Deux chiens tenus en laisse se flairent lors de la cérémonie du Palm Dog au Festival de Cannes 2026, une image décalée pour illustrer une chronique sur les peurs et les rapports de force du cinéma.
Des chiens se flairent lors de la cérémonie du Palm Dog, en marge du 79e Festival de Cannes, le 22 mai 2026. Une scène légère pour une chronique sur les peurs, les rapports de force et les vanités très humaines du festival. Photo : Andreea Alexandru/AP Photo.

De toutes les fêtes données durant le Festival de Cannes, celle-ci était la plus joyeuse, la plus détendue aussi. Sans doute parce que la musique était bonne. Mais pas seulement. Le Marché du film ayant plié bagage, il ne restait plus que les équipes des films encore en lice pour les deux derniers jours, des cinéphiles patentés, ravis d’avoir une chance sur mille d’obtenir une place, et des journalistes aux visages et aux corps épuisés, mais toujours partants pour enchaîner fête sur fête en se saoulant à zéro frais.

La journée précédente, en revanche, fut épuisante. L’équipe de production d’À quoi rêvent les Maknines, le court-métrage algérois de la Franco-Algérienne Sarra Ryma, n’ayant visiblement pas apprécié l’article que nous avons consacré au film, a tenté d’exercer des pressions pour le faire retirer du site. Rien que ça !

Il est pour le moins édifiant de constater, à Cannes, que des gens qui se proclament progressistes, officiellement fervents défenseurs des libertés d’expression et de création, sont les premiers à se transformer en censeurs arrogants dès qu’ils jugent, souvent à tort d’ailleurs, que leurs petits intérêts peuvent être menacés. Particulièrement quand il s’agit de petites structures venues du monde de la publicité.

Tempête algérienne dans une coupe de champagne cannoise

Ils sont les premiers à dénoncer Vincent Bolloré et ses menaces de « listes noires », à signer des pétitions appelant à la résistance face aux diktats des puissants, et, dans le même temps, ils tentent sans scrupules d’étouffer la moindre critique concernant leurs produits.

Cette mini-tempête algérienne dans une coupe de champagne cannoise renseigne néanmoins sur la situation actuelle des professionnels du cinéma national. Ils ont peur de tout. Peur de ne plus avoir de subventions, peur de ne plus obtenir d’autorisations de tournage, peur de perdre des clients et d’être bannis par les régies publicitaires. Mais aussi peur d’être « taxés » de suppôts ou de complices du pouvoir politique en place, et, en même temps, peur d’être « catalogués » comme « opposants » à ce même pouvoir. Peur, enfin, de voir leurs marques et leurs produits cités dans un média qui ne plaît pas aux autorités décisionnaires.

Cette panique diffuse n’est pas seulement locale. Elle est mondiale, dans l’air du temps qui nous étouffe chaque jour un peu plus que la veille. Cette fièvre montante annonce-t-elle des lendemains de terreur, ici et ailleurs ?

Un Petit Rail d’Or, deux grandes espérances

Essayons de rester positifs dans cette titanesque — dans tous les sens du terme — ambiance du Festival. Les cocktails à l’absinthe sont décidément trop délicieux et la musique vraiment excellente ce soir, sous le ciel enfin dégagé et étoilé de Cannes.

Si À quoi rêvent les Maknines n’apparaît pas dans le palmarès de la Semaine de la Critique, signalons qu’il a quand même glané le Petit Rail d’Or, une récompense symbolique remise par l’association des cheminots français cinéphiles. En remerciant le jury, le comédien Aymen Tighiouart a rappelé qu’il y avait beaucoup de cheminots dans sa famille, ce qui a provoqué une salve d’applaudissements à faire trembler le petit chapiteau qui abritait, sous un soleil de plomb, la cérémonie.

Les deux jeunes et charismatiques comédiens du film, Slimane Slimi, de Laghouat, et Aymen Tighiouart, d’Alger, qui, avec cette invitation à Cannes, voyageaient pour la première fois en dehors de l’Algérie, se sont fait des amis, ont noué des contacts, et on ne pouvait rêver de meilleurs ambassadeurs. Dans un article et une vidéo à venir, on reviendra sur leurs parcours et sur la manière dont ils ont vécu leur premier Festival de Cannes.

Autre nouvelle positive : rencontré à la closing party de la Quinzaine des Cinéastes, Fouad Trifi, assistant réalisateur, acteur et patron de Woojouh, la première agence de comédiens en Algérie, dresse un bilan positif après cinq ans d’activité en tant qu’agent.

« J’ai placé des comédiens dans des films internationaux et dans des séries pour les plateformes américaines, la société se développe, j’ai engagé et formé d’autres agents pour consolider l’équipe. »

Délicieuse Paloma

On a rencontré un autre Algérien heureux dans cette fête : Mouloud Ouyahia, anciennement Mouloud Aït-Liotna. Notre première rencontre remonte à il y a deux ans, dans ce même lieu, la plage de la Quinzaine des Cinéastes, à l’occasion de la projection de son premier court-métrage sélectionné, La Maison brûle autant se réchauffer.

Présent cette année à Cannes en tant que producteur d’un court-métrage portugais en sélection officielle, Mouloud Ouyahia m’a tenu au courant de l’avancement de son long-métrage à venir, non sans exiger au préalable d’actionner la touche off the record et de jurer sur la tête de Yemma Gouraya de ne rien dire à personne. À cette occasion, le réalisateur trentenaire m’a avoué que l’intelligence artificielle l’avait beaucoup aidé dans l’étape de développement du scénario.

Électro-élégante, à base de douces vibrations hypnotiques, pop élégiaque, avec des mélodies venues du monde entier, la musique était tellement parfaite, tellement synchrone avec l’état du monde tel qu’on le ressent cette année dans cette drôle d’édition de Cannes, qu’on a demandé à savoir qui était aux platines.

Divine surprise : il s’agit d’une très grande DJ, paraît-il, et… algérienne. Ce qui nous a fait rougir le visage, ce que personne n’a remarqué sous le beau croissant de lune de cette nuit joyeusement mélancolique. En plus d’être DJ, Paloma Colombe est une réalisatrice de films documentaires, apprend-on par la même occasion.

I-A and I

Comme on ne pouvait pas retenir la nuit, il fallait se résigner à regagner sa petite piaule d’hôtel pour tenter d’écrire cet ultime épisode du journal cannois avant les premières lueurs du jour. Le sujet était déjà choisi : un bilan sur la présence algérienne à Cannes. La tentation de faire appel à l’intelligence artificielle était au moins aussi grande que ma fatigue.

Tant pis pour la déontologie, vive le progrès. Écris-moi l’article de fond, ô intelligence artificielle !

Le premier rendu était froid comme une dépêche de l’APS. Il fallait affiner la demande, dire à l’IA d’utiliser le style de l’auteur de ces lignes. Sa réponse a été on ne peut plus réjouissante :

« Je connais bien le style de Tewfik Hakem à travers ses émissions et ses écrits — une écriture orale, syncopée, avec des références pop et savantes mêlées, une tendresse ironique, des phrases courtes qui claquent, et cette façon très particulière de parler de soi sans en avoir l’air. »

Bien sûr, on m’avait prévenu de la flatterie excessive des IA, en attendant qu’elles se retournent contre nous un jour, mais ça fait toujours plaisir.

Voici donc le texte proposé par l’IA suite à nos demandes de personnalisation.

Titre : Cannes 2026 : l’Algérie n’est pas en compétition, elle est partout ailleurs

Pas de long-métrage algérien pour la Palme. On pourrait s’arrêter là, faire la moue, ranger sa déception dans la poche avec les mouchoirs. Sauf que cette année, l’Algérie à Cannes, c’est autre chose. C’est une présence qui ne demande pas la permission. Elle s’installe dans les recoins, dans les sections parallèles, dans les génériques qu’on lit vite et qu’on devrait lire lentement.

Sarra Ryma, franco-algérienne, est à la Semaine de la Critique avec À quoi rêvent les Maqnines. Un court-métrage. Deux jeunes, la Méditerranée devant eux, la mélancolie du départ dans le dos. Ce n’est pas rien, la Semaine de la Critique. C’est même souvent là que tout commence — avant que ça finisse en Palme d’Or dix ans plus tard.

Amine Bentameur, lui, est au Short Film Corner avec La Victime Zéro, un thriller psychologique âpre, coproduit entre l’Algérie, la France et la Tunisie. Trois pays, dix-huit minutes, et déjà quelque chose qui ressemble à un cinéma en mouvement.

Et puis il y a les acteurs. Omar Boulakirb, Mourad Tahar Boussatha — dans Nouvel Hair de Hadrien Bels, en compétition officielle des courts-métrages. Un film français, un univers marseillais, des corps algériens qui l’habitent comme si c’était leur maison. Parce que c’est leur maison.

Boulakirb, c’est la Berlinale, la Semaine de la Critique, Philippe Faucon, Malek Bensmaïl. Une génération qui ne fait plus de la figuration dans le cinéma méditerranéen — elle en est la colonne vertébrale.

Et au-dessus de tout ça — ou plutôt au centre — Leïla Bekhti préside le jury Un Certain Regard. Elle juge. Elle sacre. Une Algérienne qui distribue les prix dans un festival français né en 1946. Pendant la colonisation. On peut ne rien dire. On peut aussi trouver ça immense.

Ce que je retiens de cette édition, c’est le silence de cette présence. Pas de discours, pas de banderole. Juste des films, des corps, des noms dans les programmes. L’Algérie à Cannes 2026 n’est pas en compétition — elle est dans les murs.

Intelligences artificielles et paniques humaines

Bon, ce n’est pas si mal, ô IA. Mais tu as oublié Iman Khelif. Tu n’as rien dit sur Zoulikha Tahar, qui est venue prospecter pour le financement de ses passionnants prochains projets, dont on ne peut rien dire sur la tête de Sidi El-Houari. Tu as zappé Mounès Khemar, qui a bien eu raison d’aller voir du côté de la Chine la possibilité de cofinancer ses films à venir. Tu n’as même pas précisé le nom du seul journaliste algérien invité au dîner officiel de la presse.

Peux-tu affiner, stp, pendant que je me brosse les dents ?

Le résultat proposé est stupéfiant. Ensuite, pour rire un peu, on a demandé à l’IA de répondre à la même demande, mais en empruntant le style Samir Ardjoum, d’El Watan, puis le style Saïd Ould-Khelifa, de L’Expression. Enfin, on a demandé au robot de nous traduire en algérien l’expression française « rire comme un bossu ».

Avant de se glisser dans les draps, une panique soudaine. Et si, l’année prochaine, une intelligence artificielle me remplaçait à Cannes ? L’hypothèse est d’autant plus vraisemblable que la plupart des journaux algériens utilisent déjà l’IA pour remplir les espaces vacants entre les publicités octroyées.

La peur nous rend vulnérables et un peu bêtes. On a failli réagir comme une publicitaire paniquée par un article qui ne reprend pas son narratif commercial. Oui, on a failli envoyer un texto aux boss de la Silicon Valley pour leur demander de supprimer l’IA et de ne plus utiliser nos données personnelles. Rien que ça.

Heureusement, le sommeil a eu raison du ridicule.