Après avoir pris la parole à l’occasion de la journée commémorative du 19 Mai, j’ai ressenti la nécessité de fixer par écrit ce qui, dans notre mémoire nationale, reste encore trop souvent résumé en quelques formules. Le 19 Mai ne fut pas un mouvement spontané né d’une émotion collective. La décision fut portée et organisée par une génération militante déjà fortement engagée dans le combat national.
Il est utile de rappeler que la grève fut décidée par le bureau de l’UGEMA d’Alger présidé par Belaïd Abdesselam, avec le concours de Mohamed Seddik Benyahia, Salah Benkobbi, Ahmed Taleb El Ibrahimi et Layachi Yaker. Tous appartenaient à cette jeunesse politisée qui avait compris que la question nationale ne pouvait plus être dissociée de la mobilisation du savoir et des élites algériennes. Leur décision marque un tournant majeur. Pour la première fois, une partie importante de la jeunesse instruite rompt collectivement avec les institutions coloniales pour placer ses compétences au service de la Révolution.
Cette précision est essentielle. Une révolution ne se gagne pas seulement avec des armes, du courage et des martyrs. Elle se gagne aussi avec des cadres. Elle exige des hommes capables de transmettre, d’organiser, de chiffrer, de renseigner, d’administrer, de négocier, de prévoir et, déjà, de gouverner. Le 19 Mai fut ainsi bien davantage qu’un geste de rupture. Il fut le point de départ d’une politique de formation qui allait donner à l’Algérie combattante une partie de son ossature future.
C’est dans cet esprit qu’il faut replacer l’École des cadres d’Oujda. Elle fut créée à l’initiative du colonel Abdelhafid Boussouf, dans le prolongement direct de la grève des étudiants. Face à la vague d’étudiants et lycéens arrivant au Maroc pour rejoindre l’ALN, Boussouf réalisa qu’il y avait désormais assez de volontaires pour l’action militaire ; il devint alors essentiel de réfléchir à leur valorisation à travers une formation spécifique, adaptée à des missions complémentaires, aussi bien pour répondre aux besoins immédiats que pour préparer l’avenir.
La première promotion, ouverte entre septembre 1956 et janvier 1957, comptait 73 éléments. Ce chiffre mérite d’être retenu. Il dit l’ambition mais aussi la rareté. Il ne s’agissait pas d’une masse indistincte, mais d’un noyau. Une révolution qui aspire à gouverner ne peut se contenter de courage. Il lui faut des hommes capables de lire une carte, de rédiger une note, d’organiser un réseau, d’écouter une fréquence, de chiffrer un message, de comprendre une économie, d’administrer un territoire, de représenter une cause. Le FLN l’avait compris. Boussouf, davantage encore. L’objectif était de préparer des cadres capables de faire fonctionner une organisation clandestine appelée à devenir un État.
Les enseignements dispensés à Oujda disent clairement cette ambition. Khelifa Laroussi y occupait une place importante et intervenait sur la géopolitique. Belaïd Abdesselam y traitait de l’histoire du mouvement national. Rachid Delleci apportait une formation en économie politique. Maoui Abdelaziz assurait le droit administratif et Moughlam Abdelaziz intervenait sur l’histoire universelle. On ne formait pas seulement des hommes à obéir. On les préparait à comprendre le monde, l’État, l’administration, l’économie et les rapports de force internationaux.
Le rôle de Boussouf doit être compris dans cette perspective. On l’a souvent réduit au chef du renseignement. C’est une facilité. Il fut aussi l’un de ceux qui comprirent le plus tôt que l’indépendance devait se préparer par la maîtrise des transmissions, de l’information, de la logistique, de la sécurité, du chiffre, de l’écoute et de la communication. Il savait qu’un mouvement qui ne sait pas communiquer est condamné à l’isolement, qu’un mouvement qui ne sait pas protéger ses messages est condamné à l’infiltration, qu’un mouvement qui ne forme pas ses cadres risque de perdre la paix après avoir gagné la guerre.
Belaïd Abdesselam eut, lui aussi, un rôle déterminant dans cette maturation. Il ne faut pas le considérer seulement à partir de ses fonctions ultérieures dans l’Algérie indépendante. Il appartient à cette génération qui a compris que le mouvement national, dont il était membre depuis plus d’une décennie, devait se doter d’une pensée, d’une discipline et d’une compétence technique.
Cette conviction se traduit notamment dans l’expérience de la Radio nationale du FLN, créée en mars 1956, dont il fut l’un des principaux rédacteurs. Il participa directement à la préparation et à la rédaction des émissions en langue française et en kabyle, aux côtés de Reda Benchikh pour les émissions en langue arabe et de Benabdallah Hamoud pour les programmes en langue kabyle. Autour de cette radio se forme progressivement un noyau de militants spécialisés dans la communication, les transmissions et la diffusion du message national, préfigurant les futurs services techniques de la Révolution.
Dans une guerre clandestine, parler au peuple, parler aux maquis, parler au monde et parler sans être intercepté était déjà une forme de souveraineté.
À la sortie de l’École des cadres, les affectations montraient la diversité des besoins de la Révolution. Certains rejoignaient l’ALN, notamment la Wilaya V. D’autres étaient orientés vers les services de renseignement, les liaisons, les transmissions ou la base occidentale, avec Rabat, Casablanca et Tanger. Cette base n’était pas seulement un refuge. Elle était un centre nerveux. Elle permettait de relier les maquis, les représentations extérieures, les réseaux de soutien, les services techniques et les structures politiques. Dans l’histoire des États, il y a toujours un moment où l’administration commence avant l’administration. Pour l’Algérie combattante, Oujda et la base occidentale furent de ces lieux.
La deuxième promotion, ouverte le 7 juillet 1958 après le rappel d’une quarantaine de maquisards venus de l’intérieur de la Wilaya V, confirme cette orientation. L’année 1958 est décisive. La création du GPRA, le 19 septembre, donne à la Révolution une forme gouvernementale nouvelle. Il fallait donc des services plus structurés, des hommes plus spécialisés, des relais plus sûrs. Les éléments issus des deux promotions constituèrent une part importante de l’encadrement du MALG : renseignement, contre-renseignement, transmissions, écoute, chiffre, logistique, communication. L’armée avait aussi besoin de cadres pour l’artillerie, l’aviation, la marine et d’autres corps techniques.
Ces mots peuvent sembler techniques. Ils sont pourtant au cœur de la naissance de l’État. Le renseignement permettait de savoir. Le contre-renseignement permettait de se protéger. Les transmissions permettaient de relier. Le chiffre permettait de dissimuler. L’écoute permettait d’anticiper. La logistique permettait de durer. La communication permettait d’exister politiquement. Sans ces fonctions, une révolution reste un soulèvement. Avec elles, elle devient une puissance organisée.
C’est pourquoi je considère que l’École des cadres d’Oujda a occupé une place centrale dans la formation du noyau de l’État algérien post-indépendance. Elle ne fut pas la seule matrice. Les maquis, les wilayas, les prisons, l’émigration, les fédérations, les réseaux diplomatiques et les bases extérieures ont tous contribué à former l’Algérie indépendante. Mais l’École des cadres eut une fonction particulière : elle transforma la disponibilité patriotique d’une jeunesse instruite en compétence d’État. Elle fit passer des étudiants, des lycéens, des militants et des maquisards vers les métiers invisibles du pouvoir.
On en mesure l’importance en regardant les trajectoires ultérieures. Chérif Belkacem fut membre du Conseil de la Révolution. Belaïd Abdesselam et Kasdi Merbah devinrent Premiers ministres. Delleci Noureddine, Maoui Abdelaziz, Temmar Abdelhamid et Noureddine Yazid Zerhouni exercèrent des responsabilités ministérielles. Dans la diplomatie, on retrouve Azzout Hadj, Kara Terki Mourad, Laala Mohamed, Settouti Abderrahim et Senouci Hamid. Dans l’ANP, des noms comme le général Hassan Beldjelti, les colonel Hamlat Ali, Tounsi Ali, Senouci Abdeljebar et Zahrouni Ahmed dit Ferhat rappellent que cette formation a aussi irrigué l’institution militaire. De nombreux consuls, directeurs centraux et responsables administratifs sont également issus de cette matrice.
La deuxième promotion donna, elle aussi, des cadres supérieurs à l’État. Merzoug Omar et moi-même exercèrent et moi même comptèrent parmi ceux qui assumèrent des responsabilités politiques ou administratives de premier plan. Mourad Bencheikh et Djamel Miliani servirent l’État dans ses fonctions extérieures. Ces noms ne doivent pas être alignés comme un palmarès. Ils doivent être compris comme la preuve d’une politique : la Révolution algérienne, dans sa phase la plus dure, avait commencé à produire les hommes de l’après.
L’un des exemples les plus révélateurs concerne les hydrocarbures. Dès 1960, sous l’impulsion de Boussouf, en relation avec Belaïd Abdesselam et la Fédération de France du FLN, des cadres furent envoyés en formation à l’étranger. Dix partirent à Dallas, aux États-Unis, pour les hydrocarbures, à leur tête Noureddine Ait Lahoussine. Huit furent orientés vers la Roumanie pour le raffinage, sous la conduite d’Abdelmadjid Kazi Tani. Ce fait mérite d’être médité. La souveraineté énergétique algérienne n’a pas commencé seulement avec les grandes décisions de l’État indépendant. Elle a été préparée plus tôt, dans la discrétion des réseaux révolutionnaires, lorsque des hommes comprirent qu’il ne suffisait pas de réclamer le pétrole algérien. Il fallait apprendre à le maîtriser.
Il faut cependant garder à cette mémoire sa complexité. Le MALG a transmis à l’Algérie indépendante un héritage puissant. Il a contribué à former des cadres, à structurer des services, à protéger la Révolution, à préparer la diplomatie, les transmissions, la logistique, les hydrocarbures et une partie de l’appareil d’État. Mais il a aussi légué une culture du secret, une verticalité du commandement et une discrétion durable. Une mémoire nationale sérieuse ne doit ni célébrer aveuglément ni condamner paresseusement. Elle doit comprendre ce qui a été construit, pourquoi cela a été construit, et ce que cette construction a produit dans la longue durée.
C’est le sens de ma contribution après cette journée du 19 Mai. Il ne s’agit pas d’ajouter une statue à notre panthéon. Il s’agit de rappeler que l’Algérie indépendante n’est pas sortie du néant en 1962. Elle avait été préparée dans les maquis, dans les prisons, dans les réseaux de l’émigration, dans les bases extérieures, dans la radio clandestine, dans les transmissions, dans les services, et dans cette École des cadres où de jeunes gens apprenaient déjà à penser comme un État avant que l’État algérien ne soit officiellement rétabli.
Le 19 Mai ne doit donc pas être réduit à une image émouvante d’étudiants quittant les amphithéâtres. Cette image est vraie, mais elle est incomplète. Le plus important vient ensuite : ce que la Révolution a fait de cette jeunesse. Elle l’a formée, orientée, éprouvée, parfois brisée, mais elle lui a confié une tâche immense : transformer l’indépendance en capacité de gouverner.
Une nation ne se construit pas seulement avec des souvenirs. Elle se construit avec la compréhension de ses propres mécanismes de naissance. Le 19 Mai fut l’un de ces mécanismes. Il fut le moment où le savoir cessa d’être une promesse individuelle pour devenir une force nationale. C’est pourquoi il demeure, soixante-dix ans plus tard, non seulement une date de mémoire, mais une leçon d’État.
Dahou Ould Kablia, président de l’association des anciens du MALG