Exposés dès l’enfance à Internet, aux réseaux sociaux et aux écrans mobiles, Slimane Slimi et Aymen Tighiouart ont vécu leur premier Festival de Cannes comme s’ils avaient toujours connu les usages de la Croisette.
Malgré les promesses de la production et les assurances de l’Institut français d’Alger, ils n’osaient pas trop y croire. Vu la « conjoncture », comme ils disaient, et surtout vu le nombre record de refus autour d’eux, décrocher un visa pour la France tenait du miracle.
Le jour où ils sont allés récupérer leurs passeports, avec le fameux sésame — visa courte durée, une seule entrée — Slimane Slimi, 22 ans, et Aymen Tighiouart, 23 ans, ont décidé d’immortaliser l’instant au smartphone. Vidéos émouvantes : on les voit hilares, exhibant le précieux document, le soulagement et la joie parfaitement lisibles sur leurs visages.
Premier voyage à l’étranger pour les deux jeunes comédiens. Destination Cannes, pour quelques jours dans le plus grand et le plus prestigieux festival international de cinéma.
On imagine leur bonheur quand le train arrive enfin en gare de Cannes. Slimane et Aymen ont quelques raisons d’être fiers. Ils ne viennent pas au Festival en cinéphiles méritants, ni dans le cadre d’une délégation officielle, mais comme invités de la Semaine de la Critique, qui a sélectionné, pour représenter l’Algérie, À quoi rêvent les maknines, court-métrage de fiction de la Franco-Algérienne Sarra Ryma, dans lequel ils tiennent les rôles principaux.
Dans le film, leurs personnages rêvent de traverser clandestinement la Méditerranée. Ce détail ajoute du sel à leur escapade cannoise.
Une bromance algéroise échouée à Cannes
Pendant quatre jours extrêmement chargés et quatre nuits sans sommeil, ou presque, les deux jeunes acteurs découvrent ce qu’est réellement Cannes : les films sur écrans géants, les stars sur tapis rouge, mais aussi l’envers du décor de l’industrie cinématographique. L’imposant Marché du film et ses centaines de représentants qui enchaînent les rendez-vous. Les déjeuners professionnels. Les obligations de promotion. Les règles protocolaires. La course aux places. Le stress permanent.
Jamais pourtant les deux jeunes venus d’Alger ne donnent l’impression de perdre pied dans ce grand bain cannois. Mieux : il leur arrive même de ramener un peu de calme lorsque de vieux habitués de la Croisette commencent à perdre leurs repères.
Ainsi, la production de À quoi rêvent les maknines tenait à ce que l’amitié particulière qui lie les deux protagonistes dans le film ne prête à aucune confusion, même si sa jeune réalisatrice assume, dans sa bio officielle, son côté « queer ».
Aymen Tighiouart a trouvé la bonne manière de présenter le film — et, au passage, de faire retomber les tensions. « À quoi rêvent les maknines est une bromance algérienne tournée à Alger », explique-t-il lors d’une fête à des journalistes d’Europe de l’Est.
On vérifie discrètement ce que « bromance » veut dire. C’est l’abréviation de brother — « frère » — et de romance, « idylle ». « Une bromance est une relation forte entre deux ou plusieurs hommes avec un niveau émotionnel élevé et des démonstrations d’intimité fortes, sans composantes sexuelles », résume Wikipédia.
On s’en veut de ne pas avoir trouvé tout de suite la bonne formule pour cataloguer ce petit film, et échapper ainsi à la petite polémique avec la production du film, d’autant que le genre bromance est actuellement à la mode un peu partout dans le monde, si l’on croit les scénaristes rencontrés à Cannes.
Peut-être aurions-nous dû passer plus de temps avec les deux vingtenaires d’Alger. Eux n’ont pas raté les deux événements cannois qui ont retenu l’attention des jeunes Algériens sur les réseaux sociaux : la montée des marches de Numédia Lezoul, actrice et influenceuse numéro un en Algérie — oui, elle aussi était à Cannes — et celle de Lyna Khoudri.
« Seul et dans la misère »
Apostrophés dans les rues de Cannes après la projection de À quoi rêvent les maknines, les deux comédiens répondent avec bienveillance aux sollicitations, acceptent les selfies et les interviews comme s’ils avaient toujours pratiqué l’exercice, accordant autant de temps aux professionnels du cinéma qu’aux jeunes hôtesses et hôtes d’accueil du Festival, particulièrement ravis de pouvoir échanger avec eux.
À aucun moment on ne dirait que c’est leur premier Festival de Cannes, ni leur premier voyage hors d’Algérie. Comme si les lieux, les rituels et les protagonistes de cette manifestation leur étaient déjà familiers.
Mieux que des ambassadeurs, Aymen Tighiouart et Slimane Slimi sont deux spécimens éloquents de la Gen Z DZ. Petit rappel pour les boomers : la Génération Z, ou Gen Z, désigne « les jeunes nés entre 1997 et 2012, alors que les communications numériques étaient déjà bien installées dans la société » — Wikipédia again.
Aymen parle parfaitement français, avec une gouaille algéroise qu’il n’essaye pas de lisser. Slimane, lui, s’applique davantage à chercher ses mots dans cette langue. L’un et l’autre savent passer à l’anglais pour échanger avec les festivaliers venus du monde entier.
Pour autant, il ne faut pas trop se fier à leurs allures frêles de chardonnerets tombés du nid, ni à leurs sourires d’enfant. Pour en arriver là, ils ont dû se comporter en guerriers — ou en « warriors », comme ils disent spontanément — ne serait-ce que pour convaincre leurs parents, plus que réticents, que leur décision de faire du cinéma était irréversible.
« Tu veux finir ta vie seul et dans la misère comme ton oncle ? » Aymen a entendu cette phrase des milliers de fois.
Slimane, lui, a eu droit à la remontrance classique : « Acteur, ce n’est pas un métier, c’est un débouché pour les ratés. »
Ni l’un ni l’autre ne s’est laissé faire.
Un matin, quelques jours après ses 10 ans, le petit Aymen attend que son frère et sa sœur partent à l’école, que son père, fonctionnaire aux impôts, et sa mère, secrétaire, aillent au travail, pour se barricader à la maison. Avec toute la force dont disposent les muscles d’un enfant inscrit aux sports de combat, il déplace les meubles pour condamner la porte d’entrée et les fenêtres.
Sa famille reste bloquée dehors pendant des heures, sous le regard des voisins. Il faut qu’un cousin vienne négocier sur place pour « débloquer » la situation. Par ce geste radical, l’enfant au caractère bien trempé veut protester contre les promesses non tenues de ses parents.
« À chaque bon bulletin, à chaque anniversaire, ils me promettaient des cadeaux qui n’arrivaient jamais, ou alors des mois après. Ils m’avaient promis un PC pour mes 10 ans, et je n’ai rien eu. »
La notoriété numérique
Pauvre petit garçon même pas riche. Il finira par l’avoir, son ordinateur, avant même ses 11 ans.
Jeux vidéo, films, musique, réseaux sociaux : comme tous les zoomers, Aymen s’ouvre au monde par les écrans connectés. À 12 ans, il lance un podcast pour faire mieux que son idole du moment, Anis Jocker. Le podcast s’appelle Magic-Zedek, chronique de son quartier Abderrahmane-Zedek. Sa petite sœur le filme pendant qu’il commente avec férocité la vie quotidienne des jeunes dans ce petit « middle of nowhere » perdu entre El Achour et S’bala.
Le succès local est immédiat. « Partout où j’allais, on me reconnaissait. Même à la mosquée, les jeunes venaient me parler du podcast. »
Les jeunes de la cité Merzoug ont une mauvaise réputation dans le coin, mais Aymen Tighiouart réussit à se faire respecter : « Ils avaient besoin de moi pour tourner et monter leurs clips de rap. »
Tighi, comme on l’appelle dans le quartier, découvre le cinéma par les petits écrans. Il rêve de devenir réalisateur, ou acteur. « Tu veux finir comme ton oncle ? », ne cessent de lui répéter ses parents.
En attendant, avec sa bonne tête, ses cheveux bouclés et son sens de la répartie, Aymen n’a aucun mal à se faire recruter comme serveur dans les petits coffee-shops d’Alger fréquentés par les jeunes nantis. C’est là qu’il entend parler des castings pour des films ou des clips en préparation, des ateliers de critique de cinéma à l’Institut français. Il ne rate aucune occasion.
Quand il annonce à ses parents qu’il ne se réveillera plus à 4 heures du matin pour aller jusqu’à Blida poursuivre des études de biologie animale qui l’ennuient, c’est la guerre à la maison.
« Tu as vu comment ton oncle a fini sa vie, mort dans l’exil et la solitude ? »
En ramenant à la maison le cachet du court-métrage À quoi rêvent les maknines, il finit par convaincre ses parents que son avenir est « tracé », assure-t-il.
Une auto-éducation algérienne
« C’était très intimidant d’être avec un jeune qui a lu et vu, à 22 ans, le double de ce que j’ai pu lire et voir à 36 ans », résume Lyes Zaidi, de l’association Project’heurts, qui organise notamment les Rencontres cinématographiques de Béjaïa.
« Pendant l’atelier critique de cinéma, il a écrit un long article en faisant le parallèle entre Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche et Pierrot le Fou de Jean-Luc Godard. Même le critique Samir Ardjoum, qui animait l’atelier, semblait désarçonné », ajoute-t-il.
Le jeune Algérois a lu Nietzsche, mais aussi Dostoïevski et Pasolini, qu’il vénère. Il aime autant les films de genre coréens que les classiques de Godard, Kieślowski ou Tarik Teguia. Il a dévoré une quantité incroyable de mangas, mais préfère se référer au Philémon de Fred.
Sa culture générale impressionne. Le plus étonnant, pourtant, est qu’il ne ressemble ni au surdoué qu’on repère de loin, ni à l’élève studieux inscrit au lycée français par des parents aisés. Aymen a étudié au lycée El-Mokrani de Ben Aknoun. Il a raté deux fois son bac avant de le décrocher sans mention à la tentative suivante.
« Pendant les deux années où je refaisais ma terminale, j’avais du temps à tuer. Je me suis mis à lire les livres de mon grand-père. »
Mais avant la littérature, le cinéma ou les jeux vidéo, sa première passion, celle qui structure sa vie, c’est le Mouloudia d’Alger. Enfant, son père l’emmenait au stade soutenir le club historique de la capitale. Depuis, le jeune supporter du Mouloudia ne rate aucun match de son équipe, sillonne le pays avec ses supporters, assiste autant que possible aux entraînements des joueurs.
Une jeunesse sous influence
À l’entendre, le Mouloudia a réussi ce que l’Éducation nationale, la classe politique et la vie associative locales n’ont pas réussi à faire : lui ouvrir l’esprit et les yeux sur le monde.
S’il connaît l’histoire du mouvement national et de la guerre de libération, c’est d’abord par le récit du Mouloudia. La différence des classes, le sens de la solidarité, l’économie, la politique intérieure et extérieure, la contestation, la fête : Aymen les découvre et les expérimente à travers le club.
Même le passage à l’âge adulte passe par une tragédie du Mouloudia. « Quand on voit des amis mourir en face de soi, la vie n’a plus la même légèreté », dit-il gravement, en évoquant l’effondrement, l’année dernière, d’une balustrade au stade du 5-Juillet. L’accident a fait trois morts et plus de 80 blessés, alors que le Mouloudia venait de décrocher le neuvième titre de champion d’Algérie de son histoire.
Aymen déroule son récit avec une fluidité troublante, comme si tout était déjà écrit. Il serait ainsi passé de l’extrême droite à la gauche prolétarienne en moins de trois ans.
« De 18 à 21 ans, j’ai été sous influence des jeunes réactionnaires. Je le regrette aujourd’hui, même si je continue à trouver que Lamine Amari a raison de critiquer le consumérisme. Mais il exagère dans son masculinisme. À l’époque, je venais d’être largué par ma première copine. Les influenceurs de droite étaient les seuls à soutenir la rejla. Je suivais volontiers Julien Rochedy et Papacito dans leurs délires, parce qu’ils avaient lu et aimé Nietzsche comme moi. »
C’est Antoine Goya, autre influenceur français féru du philosophe allemand, qui serait à l’origine de son « sursaut révolutionnaire ».
« Quand Antoine Goya s’est mis à attaquer les youtubeurs de droite, il avait des arguments solides. C’est lui, à travers ses écrits sur SensCritique, qui m’a fait découvrir Pasolini et donné envie d’écrire sur des films. »
Militaire avec une moustache
Tous les zoomers ne se ressemblent pas. Slimane Slimi, son collègue de Laghouat, n’aime ni le foot ni la politique. Quant à Nietzsche, ce n’est pas qu’il s’en fiche, mais pour le moment il ne l’a pas encore lu. Il a tout le temps devant lui.
Cela ne veut surtout pas dire que Slimane ne lit pas ou n’a pas de passion. Son parcours éclaire d’autres univers, d’autres cultures. Celle des contes et légendes qu’on se transmettait autrefois oralement, avant l’arrivée d’Internet. Celle des animés japonais et des blockbusters hollywoodiens, qui ont vite remplacé les jeux vidéo.
« Daniel Day-Lewis peut jouer tous les personnages. Il m’a donné envie d’essayer à mon tour de jouer d’autres destinées. »
Enfant, Slimane prend des cours de théâtre dans une association pour faire comme son grand frère, tient-il à préciser.
De quoi rêve un enfant de 9 ans à Laghouat ?
Slimane voit son rêve se réaliser quand une équipe de cinéma s’installe dans sa ville paisible. Nous sommes en 2013. Lotfi Bouchouchi vient tourner Le Puits dans la région. Slimane Slimi se présente au casting, accompagné de sa mère. Il ne laissera pas passer cette occasion inespérée de faire du cinéma.
Il décroche le rôle de Mansour. Pendant le tournage, son rôle s’épaissit. Quand le film sort, partout où on le voit, sa prestation est saluée.
Commence alors, pour le jeune passionné, un long combat pour continuer dans cette voie.
« Mon père est un militaire avec une moustache », dit-il, persuadé que cette formule suffit pour qu’on devine la dureté du combat qu’il a dû livrer.
À 18 ans, ses parents finissent par autoriser le jeune bachelier à s’inscrire à l’ISMAS, l’Institut supérieur des métiers des arts du spectacle de Bordj El Kiffan.
« Le plus beau jour de ma vie. J’allais vivre seul à Alger. »
Ce n’est pas parce qu’on rêve de devenir artiste qu’on mène une vie d’artiste. Quand sa situation financière l’exige — c’est-à-dire souvent — Slimane Slimi travaille comme cuisinier dans de petits restaurants de la périphérie algéroise. Cela ne l’empêche pas de décrocher une licence en jeu d’acteur, puis d’enchaîner avec un master de mise en scène.
Quand on lui demande comment il a traversé ce cursus, on s’attend, comme souvent, à la longue litanie des moyens absents, des professeurs pas au niveau, du cadre inhospitalier de l’école. Ce n’est pas son avis. Le jeune Laghouati tient au contraire à rendre hommage à son professeur Malek El-Aggoun, « qui applique la méthode Stanislavski » et « sait transmettre sa passion du jeu ».
Profession de foi
Depuis, entre deux tournages, Slimane Slimi sillonne les théâtres régionaux d’Algérie. Le soir, quand il rentre d’une représentation ou du restaurant, il regarde des films et en imagine d’autres.
Depuis qu’il a découvert le cinéma iranien, Slimane croit plus que jamais que l’Algérie peut, elle aussi, devenir une terre de cinéma. On n’est pas sérieux quand on a 20 ans, encore heureux. Mais si ça se trouve, eux le sont.
À Cannes, les deux jeunes comédiens ont compris que le cinéma est un monde difficile, parfois cruel. Cela n’altère en rien leur volonté de continuer à y croire.
Slimane Slimi est presque persuadé qu’un jour viendra où lui aussi montera les marches de Cannes pour présenter un film en compétition officielle. Il continuera le théâtre, mais promet d’être plus sélectif dans ses choix de séries télé et de films.
Pendant ce temps, Aymen Tighiouart s’est isolé pour fabriquer une banderole en hommage à cet oncle artiste « mort dans l’exil et la solitude ». Une manière d’acter officiellement, à Cannes, cette belle reprise de flambeau.
Son tifo aux couleurs du Mouloudia est en soi une profession de foi :
« VIVÉ ANIS DJAAD (1974-2026). »