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Les 3 000 dinars de la rente

En assurant que 3 000 dinars en Algérie « valent mieux » que 50 euros en Europe, le secrétaire général du RND escamote le salaire, la qualité de l’alimentation et le coût collectif d’une économie administrée.


Au marché, 3 000 dinars peuvent remplir plusieurs assiettes. Mais cette somme pèse lourd dans le revenu d’un ménage algérien, tandis qu’une partie du prix réel des produits est prise en charge par la collectivité.

À Aïn Témouchent, Mounder Bouden a expliqué que 3 000 dinars valaient mieux que 50 euros en Europe. Le café, l’eau et la baguette à bas prix devaient servir de preuves. La « baraka » a fait le reste.

Le raisonnement contient un fragment de vérité. Un euro n’achète pas la même chose à Paris et à Aïn Témouchent. Mais Bouden ne compare pas deux pouvoirs d’achat. Il choisit un petit revenu français et un revenu algérien relativement élevé, puis réduit la vie à quelques produits dont le prix est administré.

Au taux officiel du 20 juin, 50 euros représentent environ 7 670 dinars.

Ce chiffre ne tranche rien. Il faut savoir combien de temps il faut travailler pour obtenir la somme, quelle part du revenu elle représente, ce qu’elle permet de manger et ce que la collectivité paie pour maintenir certains prix bas. Dès que ces questions entrent dans le calcul, la démonstration du RND s’effondre.

Le tour de passe-passe des revenus

Prenons les deux montants comme des gains journaliers sur vingt-deux jours. Cinquante euros donnent 1 100 euros par mois. Trois mille dinars donnent 66 000 dinars. Le premier revenu se situe très en dessous du salaire net moyen français tandis que le second dépasse nettement le dernier salaire moyen publié en Algérie.

En France, le salaire net moyen du privé atteignait 2 733 euros par mois en 2024, et le salaire médian 2 190 euros. Cinquante euros représentent donc 1,8 % du salaire moyen mensuel. En Algérie, la dernière enquête de l’ONS, portant sur 2022 et excluant l’administration et l’agriculture, établissait le salaire net moyen à 43 500 dinars : 61 300 dans le public et 35 200 dans le privé national. Trois mille dinars représentent 6,9 % de cette moyenne, 8,5 % du salaire privé moyen et 12,5 % du SNMG, porté à 24 000 dinars en 2026.

La somme algérienne pèse ainsi près de quatre fois plus lourd dans le revenu moyen. Bouden juxtapose le bas de l’échelle française et une rémunération quotidienne algérienne qui, si elle était régulière, produirait un revenu supérieur de plus de 50 % à la dernière moyenne nationale connue. Ce n’est pas une comparaison. C’est un casting.

Le travail au noir en France reste précaire. Il ne procure pas les droits normaux attachés à un emploi déclaré et le logement peut absorber une large part des 1 100 euros. C’était l’argument sérieux. Il aurait alors fallu comparer le loyer, l’énergie, la santé, l’école, les transports, les jours sans travail et les services publics. Le patron du RND a préféré le prix du café.

Une assiette pleine n’est pas toujours un repas complet

Avec 50 euros en France ou 3 000 dinars en Algérie, une ménagère attentive peut obtenir un nombre assez proche de repas simples. Dans une simulation privilégiant pâtes, riz, lentilles, pommes de terre, œufs et un peu de poulet, les deux paniers peuvent produire autour de quarante à cinquante portions principales pour un adulte.

Ce calcul repose toutefois sur les prix officiels ou administrés retenus dans les statistiques publiques. Il favorise donc le panier algérien : sur les marchés, de nombreux produits sont vendus plus cher, ce qui réduit le nombre de repas réellement accessibles avec 3 000 dinars.

Le panier algérien profite du faible prix des céréales, du pain et des légumes secs. Des ventes organisées par les offices publics permettent même, à certains moments et dans certains circuits, d’obtenir des lentilles, du riz ou du poulet à des tarifs très inférieurs à ceux du marché ordinaire. L’OAIC a ainsi annoncé en mai une lentille verte à 110 dinars le kilo et du riz basmati étuvé à 120 dinars, tandis que l’ONAB avait mis sur le marché du poulet congelé à 330 dinars le kilo pendant le Ramadan.

Mais une distribution publique ponctuelle n’est pas le marché. Elle suppose que le stock soit disponible, que le consommateur puisse accéder au point de vente et que les quantités suffisent. Le panier français, acheté dans le commerce ordinaire à bas prix, conserve généralement davantage de place pour le lait, les fruits, les conserves de poisson ou une plus grande variété de légumes.

Le nombre d’assiettes ne mesure pas non plus la valeur nutritionnelle. Une portion de pâtes à la tomate et une assiette comprenant légumes, œufs, produit laitier et fruit sont toutes deux comptées comme « repas ». Elles n’apportent ni la même diversité ni les mêmes micronutriments.

L’Organisation mondiale de la santé recommande au moins 400 grammes de fruits et légumes par jour et, pour un adulte consommant environ 2 000 calories, quelque 50 à 75 grammes de protéines. L’Anses fixe la référence protéique à 0,83 gramme par kilo de poids corporel.

Les lentilles ne sont pas un aliment inférieur. Elles fournissent protéines, fibres et minéraux. Le problème apparaît lorsque le revenu impose de les associer presque toujours au pain, aux pâtes et à l’huile, tandis que le poisson, les fruits, les produits laitiers ou les noix deviennent occasionnels. On peut remplir l’estomac à faible coût et appauvrir le régime.

Le panier algérien peut donc produire autant d’assiettes, parfois davantage, mais il concentre plus fortement la dépense sur les calories bon marché. Surtout, les 3 000 dinars amputent bien davantage le revenu. Pour un salarié privé payé près de la moyenne publiée par l’ONS, ce panier représente presque deux jours de travail. Pour le salarié français moyen, 50 euros représentent moins d’une demi-journée.

La question n’est pas seulement ce que l’argent achète. C’est ce qu’il faut céder de sa vie pour le gagner.

Le prix affiché n’est pas le prix payé

La baguette à 10 ou 15 dinars n’est pas un miracle monétaire. Le lait, les céréales, l’huile, l’énergie, l’eau dessalée et plusieurs importations alimentaires sont soutenus par le budget, les exonérations fiscales, les offices publics et un taux de change administré.

La loi de finances 2026 prévoit environ 657 milliards de dinars pour le soutien des produits de large consommation, dont les céréales, le lait, l’énergie, l’eau dessalée, le sucre, l’huile et le café. Elle reconduit aussi des exonérations de TVA ou de droits de douane sur l’huile de soja, le café, les légumes secs, le riz et plusieurs catégories de viande.

Le consommateur ne règle donc pas toute la facture à la caisse. Une partie est payée par les recettes d’hydrocarbures, par les exonérations, par les entreprises publiques et par le déficit. Le produit paraît bon marché parce qu’une partie de son coût a été déplacée hors du ticket.

Cette dépense peut être justifiée lorsqu’elle empêche la faim ou protège les revenus les plus faibles. Le problème n’est pas l’aide publique. Il réside dans un système qui subventionne le produit plutôt que la personne, aide le riche comme le pauvre et rend le ménage dépendant d’un circuit administré.

Celui qui possède plusieurs véhicules profite davantage du carburant bon marché que celui qui prend le bus. Le ménage qui consomme beaucoup d’électricité reçoit une aide implicite supérieure à celui qui surveille chaque ampoule. Le commerçant ayant accès à de grandes quantités de marchandises soutenues bénéficie davantage du système que le consommateur qui attend devant un point de vente.

Le gouvernement parle depuis des années de réformer les subventions afin de dégager des moyens pour les dépenses prioritaires et de cibler directement les ménages vulnérables. Il surveille également les entreprises publiques et les risques créés par leurs liens avec l’État et les banques publiques.

Les 3 000 dinars vantés par le RND contiennent donc une subvention invisible. Ils ne mesurent ni la productivité du travail algérien ni la force du dinar. Ils mesurent en partie la quantité de rente que l’État consomme pour maintenir certains prix et éviter de traiter la faiblesse des revenus.

Quand l’autorisation devient une marchandise

À la rente budgétaire s’ajoute la rente administrative. L’accès aux devises au taux officiel, aux autorisations d’importation, aux quotas, au foncier ou aux circuits des offices donne à certains opérateurs un avantage que la concurrence ne leur a pas accordé.

Lorsque l’administration décide qui peut importer, en quelle quantité et à quel taux, l’autorisation prend elle-même de la valeur. Elle réapparaît dans les marges, les pénuries, la revente et la proximité avec le décideur.

La corruption ne prospère pas seulement parce que des individus manquent de vertu. Elle prospère lorsqu’un document signé par un fonctionnaire vaut davantage que le travail, l’investissement ou la capacité de vendre moins cher. Chaque rareté créée par une décision administrative possède alors son tarif, son intermédiaire et ses bénéficiaires.

Le FMI relève que la politique de substitution aux importations a multiplié les restrictions sur de nombreux produits, augmenté les coûts de production, provoqué des pénuries et créé des distorsions qui découragent le secteur privé. Il préconise davantage d’ouverture commerciale et la suppression de restrictions administratives inutiles.

Il existe alors deux billets de 3 000 dinars.

Le premier dépend d’un produit subventionné, d’un importateur autorisé, d’un stock libéré par une entreprise publique et d’un prix décrété. Il paraît puissant à la caisse, mais son pouvoir est fragile, inégalement accessible et coûteux pour la communauté. C’est le billet de la dépendance : il oblige le citoyen à remercier l’administration de lui restituer une petite partie de sa propre rente nationale.

Le second circule dans une économie ouverte à la concurrence, avec des importations transparentes, un change normalisé et une aide versée directement au ménage pauvre. Il peut rencontrer des prix nominaux plus élevés sur certains produits, mais il bénéficie d’une offre plus large, d’une qualité contrôlable et d’un coût public lisible. C’est le billet de la liberté : il appartient à celui qui l’a gagné et non au dispositif qui lui permet de le dépenser.

L’ouverture seule ne suffira pas. Supprimer brutalement les aides avant de casser les monopoles et de verser les compensations ferait payer la réforme aux plus pauvres. Il faut d’abord identifier les ménages, leur transférer l’aide, ouvrir les marchés, publier les bénéficiaires des autorisations et mesurer les coûts.

La liberté économique sans État de droit produit des oligopoles. L’administration sans concurrence produit des clientèles. L’Algérie subit trop souvent les deux.

Le danger d’apprendre au pays à se contenter

Le propos du RND est dangereux moins par son erreur de calcul que par la morale qu’il diffuse. Il transforme un revenu faible en vertu nationale. Il suggère que demander un meilleur salaire, une monnaie convertible, des produits de qualité et le droit de choisir relèverait d’une fascination honteuse pour l’étranger.

Il demande au citoyen de comparer le pain, mais pas la productivité, l’école, le logement, l’épargne ou le voyage.

Un parti associé au pouvoir devrait expliquer comment relever les salaires privés, créer des entreprises exportatrices, réduire l’écart entre les changes officiel et parallèle, remplacer les autorisations par des règles et protéger les pauvres sans subventionner indistinctement les riches. Son secrétaire général lui propose la baraka.

Cette parole ne retient pas les jeunes. Elle leur confirme que le système n’entend pas leur calcul. Ils savent ce que coûtent un téléphone, une voiture, un billet d’avion ou une formation. Ils voient qu’une baguette bon marché ne compense pas une vie économique fermée. Leur répondre par le prix du café ne restaure ni la confiance ni le patriotisme.

Trois mille dinars peuvent acheter davantage de pain à Aïn Témouchent que 50 euros à Paris. Ils ne valent pas davantage lorsqu’il faut travailler beaucoup plus longtemps pour les gagner, accepter une alimentation moins diverse et financer collectivement les rentes qui maintiennent l’illusion.

La dignité ne consiste pas à rendre la pauvreté supportable par l’administration. Elle consiste à rendre le travail assez productif et assez libre pour que le citoyen n’ait plus à remercier le pouvoir pour le prix de sa baguette.