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Le saroukh, l’Algérie sous comprimé


Saisie de prégabaline par la Gendarmerie nationale, juillet 2026. Dans la rue, le saroukh est le comprimé d’une société mise en veille.

Il suffit parfois d’un chiffre sec pour dire ce que la parole officielle recouvre. En 2025, les Douanes algériennes disent avoir saisi plus de 16,5 millions de comprimés psychotropes. En mai 2026, une seule affaire portée devant la justice à Alger concernait près de quatre millions de comprimés et une bande criminelle transnationale de vingt personnes. L’État y voit une victoire contre les réseaux. Il devrait surtout y lire un bulletin de santé du pays. Une partie de l’Algérie vit sous comprimé.

En Algérie, le mot saroukh ne désigne pas tous les psychotropes. Il renvoie d’abord à la prégabaline, commercialisée sous plusieurs marques, dont le Lyrica de Pfizer et des génériques locaux. Mais il désigne aussi des copies écoulées dans des circuits clandestins, notamment par les routes libyennes et sahéliennes. Présentées sous forme de gélules, leur composition est souvent inconnue : certaines peuvent contenir d’autres substances, parfois mélangées à de l’ecstasy. Celle-ci circule également sous le nom d’el halwa, « la douceur ». Mais c’est le saroukh qui donne au malaise sa forme la plus algérienne.

Le mot est terrible. Il promet le décollage à ceux que tout cloue au sol. Il dit l’envie de s’arracher à une journée sans horizon, à un quartier sans issue, à une vie qui tourne en rond. Mais la fusée ne conduit nulle part. Elle ne conquiert pas le ciel et suspend seulement la chute. Au lieu de libérer, elle anesthésie.

Le psychotrope n’est pas la drogue de la fête. C’est celle de la mise en veille. Ce n’est pas l’ivresse joyeuse des nuits trop longues. C’est la chimie de l’attente, de l’ennui, de la peur, de la virilité fabriquée, de l’angoisse étouffée. Là où d’autres sociétés carburent aux stimulants de la performance, l’Algérie voit prospérer les sédatifs détournés. Ce détail est politique. Une société ne consomme pas n’importe quelle drogue par hasard. Elle choisit, ou plutôt elle subit, la substance qui correspond à ses blessures.

La prégabaline, médicament devenu produit de rue, dit beaucoup du pays. Elle parle d’une jeunesse trop souvent maintenue dans une adolescence sociale interminable. Assez vieille pour être livrée à elle-même, trop pauvre pour être autonome, assez lucide pour comprendre l’impasse, pas assez puissante pour en sortir. Elle attend un emploi, un logement, un visa, une place, un signe. Elle attend si longtemps que l’attente devient un régime de gouvernement.

Le comprimé vient alors faire ce que la politique ne fait plus. Il rend le temps supportable, calme l’angoisse, désinhibe les gestes, engourdit la peur et donne l’illusion de tenir. La frustration se transforme en torpeur. L’horizon disparaît derrière l’effet. Le saroukh devient ainsi le produit chimique d’une société qui ne sait plus quoi proposer à ses jeunes sinon la patience, la débrouille et la surveillance.

Le saroukh ne produit pas seulement de la torpeur. Il désinhibe aussi la violence, jusqu’à faire du sabre l’arme ordinaire des bandes rivales et d’usagers prêts à agresser pour financer le prochain comprimé.

Dans le même mouvement, l’État combat les psychotropes au nom de la santé publique et de l’ordre moral, mais verrouille les formes légales de sociabilité adulte. Les boissons alcoolisées sont chères, fiscalement suspectes, administrativement surveillées. Les bars et les établissements qui servent de l’alcool vivent sous autorisation, sous regard, sous soupçon. La loi ne dit pas seulement de boire avec modération. Elle suggère surtout de ne pas trop se réunir, de ne pas trop jouir, de ne pas trop faire société.

Ainsi se dessine une politique de la tristesse. Le pays ne veut pas de bars vivants, mais il récolte des cages d’escalier. Il se méfie des lieux de sociabilité, mais il découvre des quartiers sous prégabaline. Il restreint la joie visible, puis s’étonne de l’anesthésie invisible. L’alcool légal devient cher, rare et moralement chargé. Le comprimé clandestin, lui, circule sans table, sans musique, sans parole, sans rituel collectif. Quand la fête est pourchassée, la mise en veille prospère.

Il y a là une concession ancienne à l’islamisme, ou du moins à sa grammaire morale. L’État algérien n’a pas besoin de proclamer la prohibition pour en produire certains effets sociaux. Il lui suffit de rendre l’alcool honteux, coûteux, administrativement pénible et politiquement risqué. Il abandonne ainsi une part de la vie ordinaire à la police des mœurs, tout en gardant pour lui la police des comprimés. Le résultat est absurde. On surveille la bouteille au nom de la vertu, mais on découvre un pays qui s’échappe en fusée chimique.

Le détour religieux ajoute une hypocrisie supplémentaire. Certaines lectures étroites condamnent sans nuance le vin et la bière, mais se montrent beaucoup moins audibles lorsqu’il s’agit de penser les psychotropes dans la grande famille des muskirât, tout ce qui altère la raison et met l’homme hors de lui-même. Or le saroukh est précisément cela. Non pas une joie interdite, mais une conscience suspendue. Il ne fait pas chanter les corps, il les éteint avant de les débrancher. Dans cette Algérie qui surveille les verres et compte les pilules, l’ordre moral tolère mieux l’abrutissement que la joie.

Le pouvoir, lui, compte les prises. Il photographie les cartons, aligne les saisies et exhibe les cargaisons. Cette lutte est nécessaire. Personne ne peut demander à l’État de regarder passer les réseaux. Mais une politique publique qui ne voit que le comprimé finit par ne plus voir celui qui l’avale. La marchandise est interceptée, mais la demande reste hors champ. L’État suit les routes du trafic sans descendre dans les vies où il recrute, et continue de traiter le phénomène comme une menace extérieure alors qu’il prospère aussi sur une détresse intérieure.

Le psychotrope révèle aussi la vérité du territoire. Un pays peut multiplier les barrages, militariser les frontières, durcir les peines et proclamer sa souveraineté. Si des millions de comprimés circulent encore, c’est que le territoire réel est plus compliqué que le territoire récité. Les routes du saroukh dessinent une autre carte de l’Algérie, celle des frontières poreuses, de l’économie grise, des protections, des poches de pauvreté et des administrations qui répriment mieux qu’elles ne préviennent.

La facilité consiste à moraliser. On parlera de fléau, de poison, de jeunes perdus, de familles démissionnaires, de complots venus d’ailleurs. Ces mots rassurent, parce qu’ils déplacent la faute. Ils permettent de transformer une crise sociale en dérapage individuel. Le consommateur devient le problème, le dealer devient l’ennemi, et le système peut continuer à se croire innocent.

Le saroukh ne tombe pourtant pas du ciel. Il arrive dans une société où la santé mentale reste un sujet honteux, où l’addiction est davantage punie que comprise, où la prévention est moins spectaculaire qu’une saisie filmée, où la jeunesse est célébrée dans les slogans et abandonnée dans les après-midi vides. On ne gouverne pas une génération avec des communiqués de police. On ne soigne pas un malaise national avec des bilans de comprimés confisqués.

Les psychotropes sont ainsi des indicateurs politiques. Ils disent ce que les institutions préfèrent ne pas mesurer. L’intensité de l’ennui, la profondeur du déclassement, la solitude des jeunes hommes, l’échec de l’école, la pauvreté des loisirs, la fermeture des perspectives, la faiblesse de la prise en charge psychologique.

Le chiffre officiel peut donc se lire à l’envers. Plus l’État annonce de saisies, plus il prouve qu’il agit. Mais plus ces saisies sont massives, plus elles révèlent l’épaisseur du marché et la profondeur de la demande. Le saroukh n’est pas seulement une marchandise criminelle. C’est un symptôme national. La fusée algérienne ne décolle pas vers l’avenir. Elle sert à quitter quelques heures un présent devenu invivable.

Un pays qui saisit des millions de psychotropes mais connaît mal ceux qui les avalent ne combat qu’une moitié du problème. Il coupe des routes, mais laisse intacte la fabrique de l’anesthésie. Le vrai bilan ne se trouve donc pas seulement dans les entrepôts des Douanes ou les dossiers des tribunaux. Il se trouve dans le nombre de vies qui ont besoin d’être mises en veille pour supporter la politique qu’on leur impose.