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La conflictualité dans la géopolitique mondiale contemporaine

Dans cette contribution, Lahouari Addi* revient sur les ressorts durables de la conflictualité mondiale. De la guerre froide à l’Ukraine, il interroge le rôle des puissances, de l’OTAN, des industries de défense et des médias dans la fabrication d’un ordre international où la paix reste subordonnée aux rapports de force.


Réunion du Conseil de l’Atlantique Nord lors du sommet de l’OTAN à Ankara, le 8 juillet 2026. Photo : AP/Hussein Malla.

Le XXe siècle a connu deux guerres mondiales, la naissance de l’Union soviétique, la dépression financière de 1929, le déclin de la Grande-Bretagne comme superpuissance et son remplacement par son ancienne colonie, les États-Unis, qui se sont donné comme mission, après 1945, de défendre le monde libre face au communisme menaçant. Ces événements majeurs ont façonné une géopolitique qui n’a cessé d’évoluer au gré des périodes de stabilité temporaire et de fausses promesses de paix.

Créée au lendemain d’un conflit dévastateur qui a coûté la vie à plusieurs millions de personnes, l’ONU a interdit la guerre, sauf pour les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, qui ont la faculté de mener des opérations militaires en dehors de leurs frontières. Les États semblent incapables de réaliser le projet de paix universelle évoqué par le philosophe allemand Immanuel Kant il y a plus de deux siècles. Ce sont des entités souveraines qui ne reconnaissent aucune autorité supérieure à la leur. Elles signent des accords entre elles qui constituent ce qu’on appelle le droit international, mais elles gardent la prérogative de les rompre.

Les spécialistes des relations internationales parlent d’anarchie, à laquelle l’ONU a été incapable de mettre fin. Le droit international existe dans les documents des institutions interétatiques, mais il n’arrive pas à réguler juridiquement la géopolitique mondiale quand les intérêts des puissances sont en jeu. La conflictualité de la géopolitique mondiale est nourrie par le caractère belliqueux des États, qui n’acceptent que la paix qui conforte leurs intérêts. C’est cet objet qu’étudie la discipline académique appelée relations internationales.

Les relations internationales, discipline académique principalement américaine

La conflictualité mondiale est l’objet d’étude d’une discipline universitaire appelée relations internationales. Elle est née dans les années 1920 et s’est développée après 1945, principalement aux États-Unis, où elle est la discipline reine dans les sciences sociales, bien avant le droit, l’économie, la sociologie, la psychologie, etc.

Elle fournit des grilles d’analyse des relations entre États et, comme toute autre science sociale, elle est traversée par divers courants et écoles. Dès l’origine, elle a été marquée, aux États-Unis, par la divergence entre deux courants qui s’opposent sur les moyens de parvenir à la paix dans le monde et qui ont donné naissance, au fil des ans, à des sous-courants qui parfois convergent dans leurs approches.

Le courant dit idéaliste, s’inspirant de la tradition wilsonienne, soutient que le marché et la démocratie sont inséparables et que tous deux favorisent la paix dans le monde. Les idéalistes préconisent l’ouverture des États-Unis sur le monde, préparant le pays à assumer ses responsabilités mondiales de gardien de l’ordre international. Ils sont théoriquement hostiles aux régimes autoritaires, considérés comme belliqueux par définition, les acceptant cependant lorsqu’ils demandent la protection des États-Unis.

Leurs concurrents, les réalistes, ont construit leur doctrine sur la base du pessimisme philosophique de Hans Morgenthau (1904-1980), qui estime que l’homme est mauvais par nature et qu’il est de son intérêt de ne pas se mêler des affaires des autres. D’obédience hobbesienne, Morgenthau considère que la paix dans le monde découle de la reconnaissance mutuelle des intérêts nationaux des États. (Politics among Nations. The Struggle for Power and Peace, 1949).

Pour lui, les États-Unis n’ont pas vocation à libérer les peuples dominés par des régimes autoritaires avec lesquels il ne faut pas entrer en conflit tant qu’ils ne menacent pas les intérêts nationaux américains. (Cf. Wright Quincy, « Realism and Idealism in International Politics », dans World Politics, vol. 5, n° 1, octobre 1952, pp. 116-128).

La division entre idéalistes et réalistes est en rapport avec le champ politique américain, où les premiers se reconnaissent dans la mouvance du parti démocrate, porté à la lutte contre les régimes autoritaires, et les seconds sont proches du parti républicain, attaché à la culture isolationniste.

Mais il y a un paradoxe dans ce schéma : les idéalistes, supposés être pacifiques, sont belliqueux, alors que les réalistes, qui sont la droite dure, préfèrent ne déclarer la guerre qu’en cas de légitime défense. Il est à noter que Morgenthau était publiquement opposé à la guerre du Vietnam, et que son disciple, Henry Kissinger, devenu secrétaire d’État sous l’administration Nixon, a rétabli les relations diplomatiques avec la Chine communiste au détriment de Taïwan. Il est vrai qu’il cherchait à isoler l’URSS, considérée comme le principal adversaire.

Les États-Unis ont pratiqué une politique étrangère tantôt idéaliste avec des adversaires perçus comme faibles, tantôt réaliste avec des adversaires dotés de l’arme nucléaire. Leur armée s’est battue sous le prétexte de défendre les valeurs du monde libre en Corée (1950-1953), au Vietnam (1965-1975), en Afghanistan (2002-2022) et en Irak (2003-2013).

Mais Washington a toujours évité le choc frontal avec l’URSS, la Chine et même la petite Corée du Nord depuis qu’elle a rejoint le club fermé des neuf pays détenteurs de l’arme nucléaire. La doctrine de la politique étrangère américaine est idéaliste dans un cas et réaliste dans l’autre.

L’objet de la discipline des relations internationales s’est structuré autour de l’opposition entre deux camps, chacun prétendant défendre le Bien et combattre le Mal. Les États-Unis se sont investis dans la mission de protéger les valeurs libérales et l’ordre international à l’ombre duquel prospèrent les entreprises privées, et l’Union soviétique proclamait défendre les peuples opprimés et les classes ouvrières exploitées par le système capitaliste.

Aussi bien à Moscou qu’à Washington, la perception de la scène mondiale se forge sur la base des intérêts idéologiques et politiques respectifs des deux camps. La discipline des RI est sollicitée par les gouvernants pour conforter leurs politiques étrangères, et ils sont irrités lorsque des universitaires célèbres, comme hier H. Morgenthau et aujourd’hui John Mearsheimer, se montrent critiques.

Aux États-Unis, l’administration et des mécènes privés interviennent dans les universités, offrant des bourses d’études, finançant des chaires et des programmes de recherche et d’enseignement pour l’élaboration d’un discours idéologique formulé dans un langage académique.

Parallèlement aux départements de relations internationales des universités, des think tanks sont mis en place pour contrer la neutralité axiologique de la réflexion universitaire. Ils sont financés par le Congrès et par des entreprises privées et publient des revues et des rapports annuels où sont promus des paradigmes théoriques qui prêtent à la politique étrangère de l’administration, républicaine ou démocrate, un caractère rationnel motivé par les valeurs de liberté et des droits de l’homme.

Les think tanks sont des clubs de réflexion regroupant des universitaires, des diplomates ainsi que des anciens officiers de l’armée et de la CIA. Ce sont de soi-disant experts cooptés par les médias privés pour influencer l’opinion publique, généralement pacifique. Aux États-Unis, il y a plus de think tanks en relations internationales qu’il n’y en a dans d’autres disciplines telles que le droit, l’économie, la sociologie, la psychologie, etc.

Le bouleversement de la géopolitique mondiale après la chute du mur de Berlin

L’antagonisme militaire, idéologique et politique Est-Ouest, qui a marqué le XXe siècle, a été l’expression de la compétition entre deux modèles incompatibles : celui de l’économie de marché, avec son idéologie libérale, et celui de l’économie centralisée sous l’égide d’un parti communiste.

Pour les dirigeants occidentaux, il fallait endiguer l’URSS aux frontières dessinées par la Seconde Guerre mondiale et l’empêcher d’implanter des régimes communistes au-delà de la partie orientale de l’Allemagne occupée par l’Armée rouge. La fameuse théorie du containment, élaborée par George Kennan (1904-2005), combinait la dissuasion militaire, la propagande idéologique et le compromis selon lequel les Soviétiques renoncent à l’expansion de régimes communistes en Europe et les États-Unis acceptent leur hégémonie sur l’Europe de l’Est.

La guerre entre les deux camps était devenue froide, chaque camp attendant que l’ennemi s’effondre de l’intérieur. Il y a eu quelques frictions qui ont failli dégénérer, notamment lorsque l’URSS s’est opposée à l’adhésion de l’Autriche à l’OTAN en 1955, mais les deux parties ont résolu le différend en optant pour la neutralité de ce pays. Il y a également eu la crise de Cuba en 1962, qui aurait pu conduire à un conflit dévastateur entre les deux superpuissances nucléaires.

La guerre froide, qui a commencé en 1947, opposait les deux blocs de l’hémisphère Nord. Elle ne concernait pas l’hémisphère Sud, où des guerres locales anticoloniales avaient éclaté et dans lesquelles l’OTAN ne s’était pas impliquée directement.

Les dirigeants nationalistes de ce troisième bloc, appelé à l’époque tiers-monde, refusaient la logique bipolaire des relations internationales et ont créé, en 1955 à Bandoeng, le mouvement des non-alignés. Cela n’a pas empêché Moscou et Washington d’aider militairement et diplomatiquement les protagonistes locaux en fonction de leurs intérêts stratégiques respectifs.

De nombreuses régions en Afrique, en Asie et en Amérique latine ont été le théâtre de « guerres chaudes », appelées pudiquement « conflits de basse intensité », où les deux superpuissances intervenaient indirectement.

Ayant pris conscience du danger pour l’humanité que représente un conflit nucléaire, les dirigeants des deux superpuissances ont convenu d’une politique de détente qui a mis en place des mécanismes de supervision mutuelle des arsenaux nucléaires des deux pays, tout en promettant de mettre fin à la course aux armements.

Si, sur le plan militaire, l’URSS pouvait maintenir sa puissance dissuasive, sur le plan économique, le pays souffrait de la faiblesse de la productivité du travail et du vieillissement de l’appareil industriel. Ne pouvant offrir aux ouvriers le niveau de vie des ouvriers du monde occidental, le système soviétique commençait à se fissurer à ses marges.

Les réformes dites de la perestroïka et de la glasnost, lancées par M. Gorbatchev et destinées à améliorer le régime, l’ont plutôt affaibli au lieu de le consolider. En 1989, le mur de Berlin tombe, l’Allemagne est réunifiée, tandis que la Pologne, la Hongrie… rompent avec l’Union soviétique, qui se disloque en 1991.

Incrédule, l’Occident voyait s’écrouler de l’intérieur l’ennemi qui lui avait fait peur pendant plus de cinquante ans. Une nouvelle ère de la géopolitique mondiale allait commencer.

Le capitalisme triomphait, ce qui a fait dire à l’intellectuel américain Francis Fukuyama que l’histoire a pris fin dans son livre The End of History and the Last Man, publié en 1992. Ayant lu superficiellement Hegel, il a retenu de ce dernier que l’État de droit occidental est issu d’un processus rationnel de l’histoire.

Il en déduit que Hegel voulait dire que le capitalisme et ses institutions sont le dernier stade rationnel de l’histoire. L’effondrement du socialisme signifie que l’histoire, ayant atteint son stade ultime, ne fera aucun progrès ultérieur. Cela donne une idée du niveau de culture philosophique des élites issues des think tanks des bords du Potomac.

À Washington, le sentiment d’être la seule superpuissance s’est accompagné d’un délire idéologique qui a fait croire que l’Empire n’avait plus d’ennemis à sa périphérie. Le délire prend cependant fin avec les attentats du 11 septembre 2001.

Les Américains apprendront que 15 des 19 terroristes qui ont pris pour cible les deux tours jumelles de New York étaient des citoyens de l’Arabie saoudite, principal allié des États-Unis au Moyen-Orient après Israël. Sous l’influence des néoconservateurs belliqueux, les dirigeants américains partent en guerre contre l’islam, envahissent l’Afghanistan puis l’Irak.

Ils finissent par se retirer de ces deux pays après avoir perdu des milliers de soldats et des centaines de milliards de dollars. La guerre en Irak, où, selon l’orientaliste Bernard Lewis, les soldats américains devaient être accueillis avec des fleurs, a ouvert la boîte de Pandore en rompant le fragile équilibre entre les minorités ethniques et religieuses.

Des islamistes radicaux, dont certains sont manipulés par les services secrets de différents pays, en ont profité pour semer la terreur et plonger la région dans le désarroi.

Entre-temps, la Russie sous Poutine se rétablissait et la Chine se développait à un taux de croissance annuel avoisinant les 10 %. Le monde était devenu multipolaire après avoir été unipolaire pendant vingt ans.

En 2014, les Américains n’ont pas relevé le défi lancé par Poutine, qui a annexé la Crimée. Instruite par les guerres en Afghanistan et en Irak, l’opinion publique américaine refuse que des soldats américains meurent dans des guerres extérieures.

La dimension mondiale de la question ukrainienne

La dislocation de l’URSS a entraîné la dissolution du pacte de Varsovie, tandis que l’OTAN a continué d’exister malgré la fin de la guerre froide proclamée par les présidents G. Bush et M. Gorbatchev lors du sommet de Malte en décembre 1989.

Après quelques hésitations durant les années 1990, les dirigeants occidentaux ont décidé d’étendre l’OTAN à la Pologne, à la République tchèque, à la Hongrie, etc., malgré les promesses faites à M. Gorbatchev et B. Eltsine. Mais les dirigeants occidentaux affirment qu’il n’y a eu aucun document officiel signé par les deux parties sur le maintien de l’OTAN aux frontières de 1989.

Affaiblie et sans leadership fort à la fin des années 1990 et au début des années 2000, la Russie n’avait pas la capacité de s’opposer à l’adhésion des anciens membres du pacte de Varsovie à l’OTAN. Mais, après avoir consolidé son leadership, Poutine a défié l’Occident en annexant la Crimée en 2014, à la suite d’un changement de régime à Kiev perçu comme hostile par Moscou.

Face à la détermination d’inclure l’Ukraine dans l’OTAN, la Russie a envahi ce pays en 2022, occupant le Donbass russophone, dont les deux parties ont été proclamées républiques autonomes de Donetsk et de Lougansk.

L’objectif de Moscou, dans un premier temps, est d’imposer au reste de l’Ukraine la neutralité et de geler militairement le conflit selon le scénario de la Corée dans les années 1950. Une fois les armes tues dans une Ukraine devenue neutre et après avoir reconstitué sa réserve financière, la Russie fera pression dans les années à venir sur les pays baltes et la Roumanie pour qu’ils quittent l’OTAN, perçue comme une menace existentielle à ses frontières.

Cela signifie que cette région ne connaîtra pas la paix que l’OTAN était censée lui apporter.

Ces conflits autour de l’OTAN éloignent la Russie de l’Europe, alors que Moscou et Saint-Pétersbourg ont vocation à appartenir à la culture européenne. Le général de Gaulle ne parlait-il pas d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural ? Le marxisme qui a construit le régime soviétique n’est-il pas une philosophie européenne ? Dostoïevski, Tolstoï, Tchaïkovski… ne sont-ils pas plus européens qu’asiatiques ?

Se sentant rejetée par l’Europe, la Russie se rapprochera de la Chine, avec laquelle elle renforcera la coopération militaire et économique pour résister à la pression occidentale. Il est probable qu’une alliance militaire sino-russe se forme pour contrebalancer l’OTAN.

La Chine aura besoin de l’appui diplomatique et militaire de la Russie pour récupérer Taïwan, et la Russie aura besoin de la Chine pour rattraper son retard technologique et contourner les sanctions qui lui sont imposées. De ce point de vue, il y a une incohérence dans la politique étrangère des Européens, dont le concurrent économique est la Chine et non la Russie.

C’est là la cause de la divergence entre Européens et Américains au sujet de l’Ukraine. Une partie de l’establishment américain considère que la Russie, une fois convertie au capitalisme, n’est pas une menace pour les intérêts occidentaux. D’où la volonté de réduire la présence militaire américaine en Europe pour « pivoter » vers l’Asie du Sud-Est, où la Chine défie l’équilibre géopolitique dessiné par les États-Unis.

À la théorie du containment a succédé, à Washington, la théorie du pivoting. Les Européens ne partagent pas la vision américaine, craignant que la Russie ne cherche à reconstituer la sphère d’influence de l’ancienne Union soviétique. Ils lui prêtent des visées impérialistes qui mettent en danger leur sécurité.

Les Européens perçoivent le régime de Poutine comme une menace, mais ils n’imaginent pas que la Russie les perçoive, elle aussi, comme une menace. Il y a comme une croyance selon laquelle, d’un côté, il y a un camp pacifique et vertueux et, de l’autre, un camp belliqueux et vicieux.

C’est dans ce piège que tombent Russes et Européens, piège à éviter par une diplomatie qui donnerait des garanties aux uns et aux autres.

D’un point de vue anthropologique, tout État est porté par une dynamique impérialiste quand il a les moyens de ses ambitions hégémoniques. L’impérialisme américain ne découle ni de la culture ni de la psychologie des Américains ; il découle de ce que les États-Unis évaluent leurs intérêts à l’aune de leur puissance.

Et plus la puissance est forte, plus les appétits sont grands pour dominer ceux qui sont faibles. Par conséquent, la question qui se pose est de savoir si Moscou a les moyens de nourrir des ambitions impérialistes que lui prêtent les Européens.

Durant la guerre froide, la Russie prétendait vouloir remplir une mission historique, celle de remplacer, à l’échelle mondiale, le capitalisme par le socialisme. Et, en cela, l’Union soviétique était une menace pour les pays occidentaux attachés à la libre entreprise.

Même les courants sociaux-démocrates de l’Europe étaient atlantistes et pro-OTAN, craignant que Moscou n’aide les partis communistes à prendre le pouvoir à Paris et à Rome, où ils avaient une base électorale relativement étendue.

Après 1990, la Russie a abandonné la mission messianique de libérer les peuples de la terre de la domination capitaliste et s’est brutalement convertie au capitalisme. Mais malgré ce changement idéologique radical, qui aurait dû rapprocher Moscou des capitales européennes, l’antagonisme a ressurgi dans un continent qui a provoqué deux guerres mondiales au cours desquelles des millions d’hommes sont morts.

Ceci indique qu’au-delà des idéologies, les États reproduisent une conflictualité structurelle entre eux, comme l’a enseigné Thucydide il y a plusieurs siècles. Il est dans la nature de l’État de craindre un autre État et de s’opposer à lui.

Pour assurer la paix à leurs peuples, les États ont besoin de construire des institutions internationales qui garantissent la sécurité aux uns et aux autres et le respect de leurs intérêts respectifs.

Quelle est l’utilité de l’OTAN après la guerre froide ?

L’OTAN est une alliance militaire créée en 1949 par les États-Unis et ses alliés européens pour faire face aux velléités expansionnistes de l’URSS, dont l’ambition était d’instaurer des régimes communistes en Europe après la défaite militaire de l’Allemagne nazie.

Moscou affichait sa volonté d’étendre sa sphère d’influence et de « libérer les classes ouvrières de la domination capitaliste ». L’objectif des Soviétiques de réaliser le projet marxiste de l’extinction de la propriété privée était considéré en Occident comme une menace existentielle pour la civilisation, y compris par les sociaux-démocrates européens, dont la doctrine a pourtant son origine dans la pensée de Marx.

C’est pour faire face à cette menace que l’OTAN a été créée. Elle avait une fonction défensive – empêcher l’installation de régimes communistes par l’invasion militaire – et non une fonction offensive – renverser les régimes communistes protégés par Moscou.

Pour protéger ses alliés, Moscou a mis sur pied le pacte de Varsovie, une alliance militaire regroupant la Russie et ses alliés de l’Europe de l’Est. À la fin de la guerre froide, le pacte de Varsovie a été dissous, mais l’OTAN a non seulement continué d’exister, elle s’est aussi étendue en incluant les anciens pays alliés de Moscou.

Les dirigeants occidentaux insistent pour dire que l’extension de l’OTAN n’est pas une menace pour la Russie, mais les Russes la perçoivent comme telle. Il est vrai que les dirigeants occidentaux ne veulent pas de confrontation militaire avec la Russie car, à l’âge du nucléaire, la guerre est improbable, bien que la paix soit impossible, selon les mots de Raymond Aron (1905-1983).

La seule explication plausible à l’extension de l’OTAN est à chercher du côté du lobby militaro-industriel, pour qui l’Alliance est un marché important pour l’industrie des armements. L’OTAN est le dernier stade de l’économie de la défense, irriguée par des milliards de dollars.

Les Américains projettent de faire passer le budget du ministère de la guerre de 1 000 milliards à 1 500 milliards de dollars et pressent les Européens de consacrer 5 % de leurs PIB à la défense. Selon les données du SIPRI, les dépenses militaires des 29 pays européens membres de l’OTAN en 2025 s’élevaient à 559 milliards de dollars.

Si l’objectif de 5 % du PIB est atteint, elles dépasseront les 1 000 milliards de dollars. C’est un marché juteux pour l’industrie de l’armement, qui produit des avions, des chars et des obus et qui s’est récemment élargie à la guerre logicielle et numérique, comme le révèle la sophistication des drones guidés par l’intelligence artificielle.

À cet effet, l’Ukraine est devenue un laboratoire à ciel ouvert de la guerre hybride. L’entreprise californienne Palantir Technologies a transformé l’intelligence artificielle en arme de guerre en Ukraine, suivie par Amazon, Google, Starlink et Microsoft.

La Silicon Valley et ses « Start Up War » mobilisent, sur les places boursières, des milliards de dollars en vue de faire des profits en produisant les logiciels de la cyberguerre. Ils ont permis à l’Ukraine d’attaquer la Russie en profondeur avec des drones sophistiqués bourrés de technologie numérique.

Pour rattraper son retard relatif à la guerre numérique, la Russie sollicite la Chine, qui lui fournit des systèmes électroniques de défense plus efficaces. Ce conflit, qui risque de durer, est en fait une guerre mondiale qui se déroule dans un seul pays.

Ce qui est surprenant, c’est que l’objectif des dirigeants occidentaux n’est pas de vaincre militairement la Russie, mais de vendre des armes sophistiquées pour les guerres futures, dont l’Ukraine est aujourd’hui le champ d’expérimentation.

Les opinions publiques en Occident sont mises sous pression médiatique par leurs gouvernements respectifs pour accepter des dépenses militaires financées par l’endettement, l’inflation et l’austérité, au détriment des dépenses sociales liées à la santé, aux retraites et à l’éducation.

L’économie de la défense se nourrit ainsi de la baisse du pouvoir d’achat des citoyens. Elle a besoin de l’OTAN et l’OTAN a besoin d’elle.

En conclusion, l’après-guerre froide n’a pas diminué la conflictualité mondiale, maintenue par des dirigeants qui font de la guerre un domaine réservé. Ils ne tiennent pas compte des opinions publiques, qui sont privées de débats libres et contradictoires dans les médias mainstream.

En effet, dans les rédactions des grands journaux et sur les plateaux de télévision, un seul point de vue prévaut, celui de l’industrie militaire. Aux États-Unis, par exemple, John Mearsheimer, professeur à l’université de Chicago, hostile à la guerre en Ukraine, à Gaza et en Iran, n’est jamais invité par la chaîne MSNow (centre-gauche) et encore moins par CNN (centre-droit).

L’information est mobilisée dans une perspective manichéenne qui divise le monde en deux camps : celui du Bien et celui du Mal. Le camp du Bien a besoin de produire et de vendre des armes pour se protéger contre le camp du Mal. Quant au droit international, il attendra que le camp du Bien remporte la victoire finale.


*Lahouari Addi est professeur des universités à la retraite, Sciences Po Lyon. Dernier ouvrage paru : Retour sur Kant. Aux origines de la modernité intellectuelle, Armand Colin, 2026.