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Cinéma : quand la profession prend Tebboune au mot


Le président affirme que l’argent existe, que la volonté politique est là et que le cinéma doit être rendu aux cinéastes. Boualem Ziani, président de l’Association des producteurs algériens de cinéma (APAC), choisit de le prendre au mot. Depuis fin juillet, le président du syndicat publie une série de textes qui transforment les déclarations présidentielles en cahier des charges. Une question embarrassante en ressort : si tout existe au sommet, pourquoi rien ne fonctionne en bas ?

Le 27 juillet, Tebboune revient sur le cinéma dans son entretien avec la presse nationale. Ziani en retient quatre phrases : « Ce n’est pas à moi de gérer le CNC », « l’argent existe », « la volonté politique existe » et « c’est aux cinéastes de le faire ». Ziani ne le conteste pas.

L’argent existe, encore faut-il qu’il arrive aux producteurs. La volonté politique existe, encore faut-il qu’elle se traduise en décisions. Quant au cinéma, s’il appartient aux cinéastes, encore faut-il qu’ils siègent là où se décide sa politique.

Un CNC sans cinéastes

Le décret exécutif n° 25-196 du 13 juillet 2025 donne au Centre national du cinéma des missions étendues : autorisations, visas, aides publiques, investissement, coopération et suivi des salles. Mais son conseil d’orientation est composé de représentants de ministères et d’organismes publics. Aucun siège n’y est réservé aux producteurs, réalisateurs ou exploitants. Le directeur général n’y dispose que d’une voix consultative.

Le pouvoir dit que « c’est aux cinéastes de le faire », puis organise l’institution chargée du cinéma sans leur donner de place statutaire dans son organe d’orientation.

Ziani force toutefois le trait lorsqu’il présente le CNC comme presque impuissant. Son directeur peut conclure des contrats, gérer le budget et mettre en œuvre les décisions du conseil. Une plateforme de dépôt des aides fonctionne depuis février 2026. Le vrai test est ailleurs : combien de projets financés, quels montants réellement décaissés et combien de films arrivés au tournage ?

« L’argent existe » devient ainsi une invitation au contrôle. Un fonds qui existe sur le papier mais dont les producteurs ne voient pas l’argent n’est pas encore une politique industrielle.

Financer sans mettre la création au pas

Deux jours plus tard, Ziani s’attaque à une autre phrase présidentielle : l’État ne peut financer un film qui ne serait pas « conforme à la société algérienne ».

Refuser une subvention n’est pas interdire un film. Mais conforme à quoi, selon quels critères et décidé par qui ? Tant que cette conformité n’est pas définie, elle devient une appréciation.

La loi n° 24-07 de 2024 encadre déjà l’activité cinématographique par des références aux « valeurs et constantes nationales », à l’islam, au référent religieux national, à la souveraineté, à l’unité nationale et aux intérêts suprêmes de la Nation. Ajouter la « conformité à la société » peut donner à celui qui distribue l’argent un pouvoir éditorial considérable.

Ziani touche ici la contradiction du système. Il réclame plus d’argent public et moins d’intervention politique dans les œuvres. Les deux ne sont compatibles que si les critères sont publics, précis et appliqués par des instances indépendantes. L’argent public suppose une sélection. Il ne devrait pas transformer le goût du gouvernement en ligne éditoriale nationale.

L’Arabie saoudite comme miroir

Le troisième texte oppose une Algérie qui comptait autrefois des centaines de salles à une Arabie saoudite qui avait interdit le cinéma et dispose aujourd’hui de centaines d’écrans. Sa leçon est simple. Lorsqu’un État décide qu’un secteur est stratégique, le foncier, le financement, les salles et les institutions peuvent suivre rapidement.

La comparaison est efficace mais simplifie les deux histoires. Le déclin algérien avait commencé avant la décennie noire. Le terrorisme a achevé un réseau déjà fragilisé. Et le modèle saoudien prouve surtout qu’un État peut fabriquer un marché, pas qu’il garantit la liberté de création.

L’Algérie invoque sa Palme d’or, son passé et son ambition de rayonnement. Une industrie ne vit pas de mémoire. Elle vit de films produits, de financements, de distributeurs, de salles et de spectateurs.

Ziani cherche aussi du côté de l’ENTV une source de financement. Il invoque le « droit fixe sur consommation » prélevé sur les factures d’électricité et estime son produit à 4,8 milliards de dinars par an. Mais son calcul repose sur une base fragile. Les douze millions d’abonnés Sonelgaz incluent aussi des entreprises, alors que ce droit vise les abonnés domestiques. Son montant varie en outre de 25 à 200 dinars selon la consommation, et son produit n’est pas destiné à la seule télévision publique. L’argument demeure, pas le chiffre : il existe bien une ressource affectée à l’audiovisuel, sans que les données avancées permettent d’en mesurer la part réellement disponible pour financer des films.

Le sommet ne peut rester hors champ

Dans ses textes, Ziani ménage soigneusement Tebboune. La volonté viendrait du Président, tandis que les blocages seraient ailleurs. Les ministres n’exécutent pas, les banques ne financent pas, l’administration ralentit et le CNC manque d’autonomie. C’est une stratégie compréhensible pour un syndicat qui cherche un arbitrage du sommet.

Mais elle bute sur les faits. Le CNC actuel est régi par des décrets pris sous cette présidence. La loi de 2024, avec ses restrictions, a été promulguée sous cette présidence. Les mécanismes de financement, la tutelle administrative et la coordination annoncée à la Présidence appartiennent au même pouvoir exécutif.

On ne peut donc pas attribuer éternellement les bonnes intentions au sommet et les échecs à ceux d’en dessous. Lorsqu’un président affirme que l’argent existe, que la volonté existe et qu’il fixe lui-même les rôles, il revendique aussi la responsabilité du résultat.

La profession prend Tebboune au mot. Elle lui offre même une sortie : faire ce qu’il dit. Mais plus le pouvoir répète que le problème n’est ni l’argent ni la volonté, moins il lui reste d’excuses.

Si la relance échoue encore, ce ne sera plus faute d’un diagnostic, d’un fonds, d’un CNC ou d’assises nationales. Ce sera l’échec d’une politique conduite depuis le sommet. Et cette fois, le sommet ne pourra pas se placer hors champ.