Les incendies de Jijel ont mis à nu autre chose que l’insuffisance des moyens engagés. Ils ont révélé un pays qui conserve mal les leçons de ses catastrophes et une société dont les capacités d’organisation ont été affaiblies au moment même où elles auraient dû être consolidées.
Quand le feu atteint les villages, l’État est jugé sur ce qu’il sait réellement faire lorsque le quotidien bascule. Alerter, évacuer, secourir, maintenir les infrastructures vitales, concentrer les moyens là où ils deviennent indispensables et décider assez vite pour empêcher un incendie de se transformer en catastrophe humaine.
Jijel n’arrive pas sans précédent. Depuis 2019, les incendies de Kabylie en 2021 puis ceux d’El Tarf en 2022 avaient déjà révélé des fragilités comparables dans la prévention, l’alerte, la coordination et les secours. Chaque catastrophe aurait dû laisser une administration mieux préparée à la suivante.
Une catastrophe laisse aussi une masse d’informations qu’une administration devrait transformer en expérience. Où le feu a-t-il commencé ? À quel moment a-t-il changé d’échelle ? Pourquoi telle population n’a-t-elle pas été évacuée plus tôt ? Quels moyens manquaient ? Quelle route est devenue impraticable ? Qui disposait de l’information et qui devait prendre la décision ?
Cette matière devrait nourrir la mémoire d’une administration moderne. Une erreur constatée une année doit modifier les procédures de l’année suivante. Sinon, les rapports s’empilent sans que l’expérience ne devienne apprentissage.
La concentration de la décision au sommet affaiblit justement cet apprentissage. Quand les responsables intermédiaires sont habitués à attendre l’instruction, leur fonction finit par se réduire à transmettre et exécuter. Pour tirer une leçon d’un échec, il faut pourtant pouvoir reconstituer la chaîne de décision et identifier celui qui devait agir. Lorsque la responsabilité propre des institutions devient floue, l’erreur se dissout avec elle et ne crée aucune obligation durable de correction.
À cette dilution des responsabilités s’ajoute une autre facilité, celle qui consiste, après chaque désastre, à chercher la « main étrangère » avant d’examiner les décisions prises, les erreurs commises et les moyens qui ont manqué. Lorsqu’un discours officiel suggère le sabotage ou le complot, comme l’a fait la vidéo du ministère de la Jeunesse, il ne répond à rien s’il n’apporte ni faits ni preuves.
S’il existe réellement un ennemi capable d’incendier le territoire et de provoquer des dizaines de morts, qu’il soit nommé et que l’État en tire les conséquences. Sinon, cette fuite vers l’explication extérieure devient une autre forme d’amnésie qui dispense d’étudier l’échec et d’en tirer les enseignements qui empêcheraient qu’il se reproduise.
Jijel a aussi montré l’état d’une autre mémoire, celle de la société.
Les caravanes sont parties de M’sila, d’El Oued, d’Oum El Bouaghi et d’ailleurs. Des Algériens qui ne se connaissaient pas ont chargé de l’eau, des vivres et des médicaments pour des villages qu’ils n’avaient parfois jamais visités. Puis des appels venus de Jijel ont demandé de ne pas tout décharger dans les mêmes centres et de penser aux mechtas encore isolées.
La générosité ne manque pas. Ce qui manque, c’est le réseau capable de la transformer immédiatement en organisation.
Les années de fermeture de l’espace public depuis 2019 ont réduit les lieux où ces réseaux pouvaient se construire. Poursuites, dissolutions, restrictions et affaiblissement des associations indépendantes ont aussi un coût lorsque survient une catastrophe. Une association accumule des contacts, une connaissance du territoire, des habitudes de coopération et de la confiance. Elle entretient elle aussi une mémoire.
Après Jijel, il faudra donc reconstruire deux choses qui ne figurent sur aucun bilan matériel. Une mémoire institutionnelle qui empêche l’État de recommencer à zéro chaque été, et une mémoire civique qui permette à la solidarité de devenir une force organisée avant même que l’urgence ne frappe.
Le véritable enseignement de Jijel ne se mesurera pas au nombre d’avions achetés après le drame ni aux commissions qui seront installées. Il faudra regarder ce qui aura changé avant l’été prochain.
À défaut de changement, les caravanes rentreront chez elles, les rapports seront rangés et, au prochain feu, le pays retrouvera les mêmes questions comme s’il ne les avait jamais posées.