De la quittance des années de pénurie aux plateformes numériques d’aujourd’hui, les outils ont changé mais une vieille expérience algérienne résiste :dala, l’attente de son tour. Pour un logement, un visa, une voiture, des pneus ou même un mouton, la file se dématérialise sans toujours disparaître.
Dans l’Algérie post-indépendance, certains produits se vendaient bel-kittance. Il fallait la quittance, attendre son tour et espérer que la marchandise soit encore là lorsqu’il arriverait. Le mot français avait été absorbé par la darija avant de prendre une vie propre. « Koulchi bel-kittance » ne désignait plus seulement un produit rationné. L’expression s’appliquait à toute situation où les choses étaient comptées ou accordées au compte-gouttes. Elle pouvait même qualifier quelqu’un d’avare de ses sourires, chez qui tout était bel-kittance.
Quelques décennies et plusieurs réformes économiques plus tard, mardi 25 août, Naftal a invité les automobilistes inscrits sur sa plateforme pour acheter des pneus et restés sans réponse à recommencer leur inscription. La première phase avait enregistré plus de 51 000 demandes sur une ardhiya raqmiya, avec des réponses envoyées par courrier électronique. Beaucoup n’avaient pas consulté leur boîte mail. L’entreprise est passée aux SMS et demande désormais aux oubliés de se réinscrire. La quittance a disparu, mais il faut désormais un téléphone.
Chari dala
Entre la quittance d’hier et la plateforme d’aujourd’hui subsiste pourtant quelque chose de plus profond que le manque. Il y a la dala, le tour.
L’origine exacte de l’expression « Ya chari dala » se perd dans l’usage populaire. Un travail universitaire consacré aux proverbes algériens la rattache à cette vieille idée que les jours tournent entre les hommes et que celui qui voudrait précipiter son tour n’aurait, ironiquement, qu’à l’acheter. Thouraya en a fait l’un de ses grands succès dans les années 1970 avec Ya Chari Dala. Une dizaine d’années plus tard, le même titre réapparaissait à la télévision dans une série de 1988, restée notamment associée aux débuts du comédien constantinois Hakim Dekkar. La dala était passée du proverbe à la chanson, puis à la comédie populaire.
Aux grandes heures des pénuries, certains avaient découvert qu’une place dans une queue pouvait elle-même devenir une marchandise. Des hommes arrivaient à l’aube devant un magasin ou un guichet sans nécessairement vouloir acheter ce qu’on y vendait ni récupérer la quittance distribuée. Ils prenaient simplement position et, lorsque les vrais demandeurs arrivaient, cédaient leur place contre de l’argent.
La dala ne s’achète pas toujours avec de l’argent. On peut aussi remonter la file par le piston, le cirage de pompes ou la proximité avec celui qui distribue les places. Certains conquièrent ainsi des positions qu’un système fondé sur la compétence et la concurrence ne leur aurait peut-être jamais permis d’approcher, pas même à N-5. Ici, le raccourci ne mène plus vers un pneu ou un logement, mais vers la tête de la hiérarchie.
Les tribunes des stades ont donné à l’expression une dimension plus vaste encore. Le stade est resté en Algérie un des rares espaces où des milliers de personnes pouvaient chanter ensemble ce qui se disait avec davantage de précautions ailleurs. Le chômage, le logement, la harga, le piston, la bureaucratie et la mal-vie y ont trouvé leurs refrains. L’un de ces vieux chants résumait tout : Zawali 3ayech fi dala. Il ne parlait déjà plus seulement de la queue devant un magasin. Il parlait d’une existence passée à attendre que son tour arrive.
Le tour n’a pas disparu
La scène a peu changé. Hier, l’attente concernait un produit de première nécessité ou commençait devant un magasin. Aujourd’hui, elle porte sur un logement, un rendez-vous de visa, une voiture lorsque le marché s’assèche, des pneus sur inscription et jusqu’au mouton de l’Aïd. Les files changent d’objet, la dala reste.
La file des visas a été la première à entrer dans l’ère numérique. Les consulats ont progressivement confié la réception des demandes à des prestataires spécialisés comme TLS et VFS. Le trottoir consulaire a ainsi laissé place à un calendrier en ligne. Dès que les créneaux deviennent rares, des intermédiaires apparaissent pour tenter de monnayer l’accès à ce qui devrait n’être qu’un rendez-vous. Le vieux vendeur de places devant le guichet aurait compris Internet sans formation. Le chari dala sait vivre avec son temps.
L’administration aussi s’est mise au diapason. Elle a même trouvé l’expression de son époque, l’ardhiya er-raqmiya. Le terme revient désormais dans tous les secteurs. Pour déposer un dossier, s’inscrire à un programme, payer, réserver, prendre rendez-vous, réclamer ou suivre une demande, il existe une plateforme. Même le signalement des faits de corruption a désormais ses plateformes numériques.
La plateforme constitue souvent un progrès réel. Elle évite des déplacements, réduit les contacts inutiles, laisse des traces et peut limiter certains passe-droits. Elle est infiniment préférable à une nuit passée devant un guichet. Mais lorsqu’elle rencontre un marché sous-approvisionné, elle retrouve une fonction très ancienne. Elle organise la dala. Elle compte les demandeurs, établit leur ordre, leur attribue un rang et les prévient lorsque vient leur tour. La queue n’a plus besoin d’occuper le trottoir. Elle tient dans une base de données.
La vieille formule « Koulchi bel-kittance » pourrait ainsi avoir trouvé son héritière. « Koulchi ʿla l-ardhiya er-raqmiya. » Tout se fait sur la plateforme numérique. Bel-kittance disait la pénurie. Koulchi ʿla l-ardhiya er-raqmiya dit d’abord la généralisation de la procédure. Mais dès que la plateforme distribue un bien rare, les deux époques se rejoignent.
Même le mouton
En 2026, même le mouton de l’Aïd est passé par l’ardhiya er-raqmiya. Le président Tebboune avait ordonné d’en importer un million. La réservation et la vente des bêtes importées étaient organisées exclusivement sur la plateforme Adhahi. Le citoyen s’inscrivait, attendait son SMS puis se rendait au point indiqué lorsque sa dala arrivait.
L’opération a fini par produire une enquête judiciaire. En juillet, 41 personnes ont été mises en cause. Treize ont été placées en détention provisoire et 28 sous contrôle judiciaire dans une affaire portant notamment sur des soupçons de trafic d’influence, de dilapidation de deniers publics et d’irrégularités dans la passation des marchés. L’enquête a livré un chiffre qui vaut presque un éditorial à lui seul. Certains moutons acheminés par avion ont coûté 900 euros la tête.
Sur des marchés locaux, des ovins algériens étaient proposés quelques semaines auparavant à partir d’environ 80 000 dinars. Cela se passait dans un pays qui dispose de races comme l’Ouled Djellal. Les cargaisons aériennes produisaient l’image spectaculaire d’une opération menée à marche forcée pour assurer l’approvisionnement avant l’Aïd, avant que la justice n’en révèle plus tard la facture. Le mouton importé avait la subvention, la plateforme et le billet d’avion.
Administrer les gouttes
L’Algérie a ouvert son économie sans toujours ouvrir réellement ses marchés. Dans plusieurs secteurs, le nombre d’acteurs reste faible, l’accès à l’importation dépend de décisions administratives et l’offre peut être comprimée avant que la concurrence ait eu le temps de jouer. C’est ainsi que naissent des oligopoles qui ne doivent pas toujours leur position à une efficacité supérieure. Ils prospèrent parce que l’accès au marché reste fermé aux concurrents.
Chaque restriction arrive pourtant avec une bonne raison. Il faut économiser les devises, protéger la production nationale, assainir les importations, lutter contre la spéculation et combattre les surfacturations. Ces raisons peuvent s’entendre. Additionnées sans marché capable de prendre le relais, elles finissent par créer une offre trop faible. L’État doit alors revenir pour organiser l’accès au produit qu’il voulait protéger. On ferme le robinet, puis on perfectionne la distribution des gouttes.
L’ardhiya er-raqmiya est formidable pour cela. Elle rend la queue ordonnée, traçable, silencieuse et probablement plus équitable. Mais elle ne fabrique pas le produit. Dans un marché normalement approvisionné, l’automobiliste ne devrait pas s’inscrire pour acheter ses pneus. Ce sont les vendeurs qui devraient courir après lui, proposer plusieurs marques, réduire leurs marges et essayer de l’empêcher d’aller chez le concurrent.
Pour le logement, le visa, la voiture, le mouton, les pneus et parfois des choses plus élémentaires, l’Algérien continue pourtant à attendre que sa dala arrive. Hier, la quittance. Aujourd’hui, l’ardhiya er-raqmiya. Toujours 3ayech fi dala.