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Rezig, Tebboune et la fabrique de la pénurie


Le marché parallèle des devises à Alger prospère sur l’écart entre le taux officiel et le taux pratiqué dans la rue. Une rente que les restrictions administratives cherchent à contrôler sans en supprimer le mécanisme.

Le ministère du Commerce extérieur croit avoir découvert le scandale du siècle. Il annonce que 3961 opérateurs employant entre zéro et cinq salariés ont déposé des programmes prévisionnels d’importation de matières premières et d’intrants pour 130,32 milliards de dollars. Le chiffre, énorme, est brandi comme une pièce à conviction. Voyez, semble dire Kamel Rezig : si les industriels peinent à s’approvisionner, ce n’est pas parce que notre système dysfonctionne. C’est parce que de petits malins veulent le piller.

Cela évite de regarder le problème en face : la rente de change.

Qu’il existe des fraudeurs, des sociétés-écrans, des importateurs fictifs ou des opérateurs qui gonflent leurs besoins pour capter davantage de devises n’a rien d’étonnant. Un État qui rationne une ressource rare et la distribue à un prix administré crée lui-même une rente. Kamel Rezig et le président Abdelmadjid Tebboune continuent pourtant d’entretenir le mécanisme qui rend ces fraudes si lucratives.

L’Algérie maintient un taux officiel du dinar très éloigné de celui qui se forme sur le marché parallèle. Celui qui obtient légalement des euros ou des dollars au taux bancaire accède à des devises à un prix très inférieur à celui auquel elles s’échangent dans la rue. À partir de là, surfacturer, sous-facturer, gonfler ses besoins ou inventer une activité devient d’autant plus rentable que le système rémunère le contournement.

Le GAFI vient justement de rappeler que les restrictions aux mouvements de capitaux et les contrôles de change peuvent encourager le recours aux circuits informels. Pour l’Afrique du Nord, il décrit même les contrôles de change comme des « catalyseurs » du développement des services informels de transfert d’argent ou de valeur.

Et que fait le gouvernement face à cette rente qu’il entretient lui-même ? Il répond par davantage de formalités, d’autorisations et de contrôles. Puis, lorsque la machine finit par se bloquer sous le poids de la paperasse, le ministre arrive avec un communiqué triomphal pour expliquer qu’il a découvert des demandes « disproportionnées ».

Mais qui a créé cette course à l’autorisation ?

Un industriel qui ne sait pas s’il pourra importer demain la matière première nécessaire à sa production est incité à prévoir large aujourd’hui. L’autorisation administrative conditionne l’accès à une devise bon marché, ce qui pousse à gonfler les demandes. Lorsqu’une bureaucratie décide qui peut acheter, combien, quand et pour quel usage, l’autorisation elle-même prend de la valeur.

Le gouvernement appelle ensuite « fraude » une partie des comportements que son système encourage.

Une fausse entreprise doit être sanctionnée. Un faux dossier aussi. Une fraude au change également. Mais un ministre du Commerce n’est pas un commissaire de police chargé de compter les fraudeurs qu’il a attrapés. Sa mission est d’organiser un marché suffisamment clair et prévisible pour qu’une entreprise qui produit réellement puisse fonctionner sans devoir supplier l’administration à chaque commande.

Depuis quelques années, l’exécutif prétend administrer les importations produit par produit, opérateur par opérateur, quantité par quantité. Il veut décider ce qui est nécessaire à l’économie avant l’économie elle-même. Chaque nouveau dysfonctionnement appelle une nouvelle couche de contrôle. L’échec du contrôle devient ainsi la justification de davantage de contrôle.

Kamel Rezig nous dit aujourd’hui que 3961 entreprises employant au maximum cinq salariés ont, ensemble, demandé plus de 130 milliards de dollars. Très bien. Qu’il publie les données permettant de juger : secteurs d’activité, chiffres d’affaires, historique des importations et capacités de production. La même transparence doit s’appliquer aux importateurs de produits finis : leur nombre, les devises qui leur sont attribuées et les marchandises concernées. Elle ne peut pas commencer avec ceux que le ministère veut accuser et s’arrêter avec ceux qu’il autorise à importer.

Rezig incarne ici une doctrine, celle d’un pouvoir convaincu qu’il peut administrer la rareté plutôt que supprimer les mécanismes qui la produisent.

Tebboune peut envoyer la police contre les cambistes. Son gouvernement peut fermer des commerces, contrôler les importateurs, traquer les valises de devises et rejeter des milliers de programmes prévisionnels. Tant que l’écart entre le taux officiel et celui de la rue restera aussi grand, quelqu’un trouvera le moyen d’empocher la différence.

On ne supprime pas une rente en poursuivant ceux qui la captent. On supprime la rente. C’est ce que le pouvoir refuse de faire. Il administre la pénurie, pourchasse ceux qui en profitent, puis invoque les dégâts du système pour justifier davantage de contrôle.