Pendant six jours, un festival associatif aux moyens modestes a rempli chaque soir, jusqu’à minuit, la seule salle de cinéma fonctionnelle de Béjaïa. Des générations s’y sont croisées, les désaccords ont éclaté puis sont retombés, et chacun a trouvé sa place sans qu’on la lui assigne.
Sur le papier, les RCB reposaient sur peu de choses. Une association et ses bénévoles faisaient tourner une salle, accueillaient les invités et enchaînaient les projections, loin des moyens d’une grande manifestation officielle.
À quelques mètres de là, une publicité pour des caramels avait réquisitionné la place du 1er Novembre. D’énormes projecteurs faisaient face à la mer, entre caméras dernier cri et camions-régie. Pendant trois jours, cette machinerie publicitaire a offert aux RCB une comparaison cruelle. Quelques secondes destinées à vendre des caramels mobilisaient des moyens dont les RCB ne pouvaient que rêver. Des jeunes recrutés sur le tournage revenaient d’ailleurs le soir donner un coup de main au festival.
En face, la salle ne désemplissait pas. C’est l’image politique de cette semaine, celle d’une société qui construit encore ses propres espaces quand ils viennent à manquer.
Dans la salle, étudiants et vétérans du cinéma se retrouvaient côte à côte. Les journalistes pouvaient s’écharper l’après-midi et partager la même table quelques heures plus tard. Les discussions commencées après les projections se poursuivaient dehors, parfois jusque tard dans la nuit. Et lorsque Poupiya a fermé le bal, tout le monde est allé danser sur le raï de Sofiane Saïdi.
À Béjaïa, on pouvait aimer un film que son voisin trouvait mauvais, juger un critique insupportable au déjeuner et trinquer avec lui le soir. Les disputes n’ont pas gâché la fête, elles en faisaient partie.
Derrière ces six jours, il y avait surtout du travail. Les bénévoles couraient d’une salle à l’autre tandis que certains jeunes passaient d’un tournage publicitaire rémunéré au festival le soir. Des archivistes remettaient en circulation des films oubliés. Il fallait accueillir les invités, les loger, les transporter et parfois les faire patienter dans une camionnette sans climatisation.
Cette mécanique bricolée avait pourtant réussi à faire vivre un lieu où l’on pouvait parler, discuter et se disputer librement.
Les Algériens n’ont pas besoin qu’on leur apprenne à débattre, à créer ou à s’organiser. Ils ont surtout besoin qu’on leur laisse des lieux pour le faire.
La clôture en a résumé les contradictions. Yasmina, vieux de plus de six décennies, a retrouvé un public grâce au travail d’archivistes et de volontaires. Julie Bertuccelli n’a pas pu venir présenter Remparts d’argile faute de visa. Et les mêmes jeunes qui trouvaient une journée rémunérée sur un tournage publicitaire revenaient bénévolement faire tourner un festival infiniment moins doté.
Les programmes officiels peuvent multiplier les rendez-vous culturels. Sur le terrain, les voix indépendantes doivent encore arracher les espaces où elles peuvent exister. Pendant une semaine à Béjaïa, les RCB en ont préservé un. Il n’était ni lisse ni discipliné. On s’y engueulait, on y riait, on y revenait le lendemain.
Bref, il ressemblait beaucoup au pays.