Les Rencontres cinématographiques de Béjaïa ont pris en quelques jours une tournure politique que personne n’avait besoin d’organiser. Les films ont suffi. La salle a parlé de mémoire, de Palestine, de pétrole, puis de France et d’identité.
Le début était paisible. Aléa Jacarandas de Hassen Ferhani a été largement aimé. Terminus 60 de Sid-Ahmed Semiane sur le 11 décembre 1960 a rencontré un accueil favorable malgré des réserves sur sa longueur. Le documentaire arrache l’événement aux commémorations figées pour le rendre aux hommes qui l’ont vécu, à leurs hésitations et à leurs souvenirs incomplets.
Chroniques des années de siège a rompu le consensus. Le film d’Abdallah Al-Khatib sur Ghaza a divisé sur sa narration et certaines scènes. La discussion portait encore sur le cinéma, mais Ghaza rend chaque réserve plus lourde. Critiquer une scène devient vite autre chose qu’une critique de mise en scène. Le sujet pèse sur le jugement et oblige chacun à préciser ce qu’il critique exactement.
An Incomplete Calendar ramène alors le pétrole au cœur du récit politique. Sanaz Sohrabi raconte l’OPEP au temps où contrôler le pétrole relevait d’un projet de souveraineté. Son film rappelle qu’avant de devenir un chiffre budgétaire, le pétrole fut aussi une promesse d’émancipation pour les pays producteurs. Il mesure aussi la distance entre cet imaginaire d’émancipation et ce qu’est devenue la rente pétrolière.
Puis Route Algéricaine de Rabah Ameur-Zaïmeche a fait sauter le couvercle. Le film était attendu comme des retrouvailles avec l’auteur de Bled Number One et Dernier Maquis. Une bonne partie de la salle y a vu un scénario faible et une Algérie de carte postale, reconstruite à coups de clichés « auto-orientalistes », au mépris de sa géographie, de sa sociologie, de son histoire comme de son présent.
Le désaccord aurait pu en rester là. Mais non.
Aux critiques, Ameur-Zaïmeche a répondu qu’on l’attaquait parce qu’il était « de culture française ». Nabil Djedouani a quitté la salle en déclarant qu’il ne cautionnait pas ce qui venait d’être dit. La polémique a atteint l’association organisatrice, où la programmation du film a elle-même été discutée parce qu’un membre de l’équipe avait participé à sa production.
La réponse d’Ameur-Zaïmeche détourne pourtant le débat. Les critiques visaient le film, l’Algérie qu’il montre, ses clichés, ses invraisemblances et ce regard extérieur au pays. Le fait qu’il ait bénéficié de soutiens algériens comme français ne change rien à la question. C’est le film qu’on juge, pas l’origine de son réalisateur.
Un film sur l’Algérie doit pouvoir être mauvais et critiqué sans que ses critiques soient soupçonnés d’attaquer ce qu’il est. Sinon, le cinéma cesse d’être l’objet de la discussion et devient le prétexte à un procès d’appartenance.
La querelle touche une vieille plaie. Qui raconte l’Algérie, depuis où et avec quelles images ? Ameur-Zaïmeche aurait pu répondre sur son film. Il a préféré répondre sur lui-même.
Une blague revient d’ailleurs dans les couloirs : tout ce qui se dit finirait quelque part dans un rapport. La peur peut très bien grossir les choses. Mais si la blague prend aussi facilement, c’est qu’elle tombe sur un vieux fond de méfiance.
À Béjaïa, quelques films auront suffi pour faire remonter ces questions à la surface. Les disputes des RCB ont au moins une vertu : personne ne peut faire semblant qu’elles ont disparu.