2020. 2022. 2023. 2024. 2026. Covid. L’Ukraine. Gaza. La mer Rouge. Ormuz.
Des hôpitaux saturés. Des pipelines fermés. Un territoire bouclé. Une route maritime bloquée. Maintenant, un détroit. Ou déjà deux… Cinq dates. Cinq chocs. Cinq crises… Non. Une seule. Assez de regarder les bugs un par un. Il est temps de lire le code.
Une grille. Une structure commune en dessous de tout ce bruit. Les crises n’en sont que l’écume, la partie visible de ce qui se joue en profondeur. Cette grille, une carte. Pas de géographie. De tout ce qui est possible. Ce qui coule — les hommes, les malades, les soldats, le pétrole, l’argent — se déplace sur cette grille. Mais rien n’y circule au hasard. Tout passe par des tuyaux qui relient les points. Ces tuyaux sont des contraintes. Cette machine définit ce que l’on pourra faire demain qu’on ne pouvait pas faire hier.
La machine repose sur trois pièces mécaniques seulement. Un champ des possibles. C’est la carte. Avec ses situations et ses chemins. Un voyageur. Un être humain, un vaccin, un dollar, une idée. Ce qui compte, c’est qu’il occupe une situation et poursuive un objectif. Une actualisation. Le passage du potentiel au réel. Quand le voyageur tente de bouger, la grille se reconfigure sous ses pieds. Un déplacement n’est qu’une forme d’actualisation parmi d’autres. Les actualisations s’empilent et la machine se met à compter. Elle enregistre son passé. Elle calcule son futur.
Nord Stream explose ? Un tuyau disparaît de la carte. Le gaz ne voyage plus. L’explosion a été actualisée. L’horizon des possibles, reconfiguré. La machine a ses règles. Des relations structurées entre les choses. Et ces relations donnent au monde certaines de ses formes. Le sable n’est pas le désert. Le désert, c’est la façon dont le sable est disposé. Comment il peut se déplacer. Ce qui peut l’influencer. Reconfigurez la grille, un bac à sable apparaît. Reconfigurez-la encore, du verre. Encore ? Une puce électronique.
Prenons cette machine pour simuler un espace géo-économique. Les États y voyagent d’une situation à une autre. Mais leurs déplacements ne sont pas neutres. Chaque mouvement reconfigure le champ des possibles. Et les États ne se contentent pas de bouger. Ils tentent d’actualiser d’autres événements pour redessiner le plateau à leur avantage.
L’idéologie du chemin unique
Le problème ne vient pas de ces événements. Certains voyageurs ont voulu tricher avec la machine. S’affranchir des contraintes. Atteindre la fin de l’histoire. Optimiser un seul chemin. Puis fermer tous les autres. Actualiser une seule réalité. Le mur de Berlin s’est effondré. La mondialisation devait alors ouvrir un chemin unique. La grande convergence. Francis Fukuyama, dans un essai devenu le système d’exploitation de toute une génération, avait énoncé le projet. La démocratie libérale comme objectif. Le marché néolibéral comme chemin. La partie était finie. Plus d’alternative. Plus rien à décider.
La machine n’a pas réagi. Elle est inerte. Ni désir, ni envie. Seulement des algorithmes implacables et indifférents.
Alors que ce modèle de division internationale du travail, présenté comme optimal, se renforçait, tous ont ignoré ce qui arrivait aux autres chemins. Pour nous, cela a signifié une hyperspécialisation aveugle dans les hydrocarbures. Un haut fourneau éteint. Des chaînes de montage arrêtées. Des labos vidés. Rien ne se maintient tout seul. Tout ce qui tient, tient parce qu’on l’apprivoise et l’entretient. Une grande partie de la planète a pris ce chemin unique. Sous des formes différentes. Mais toujours le même chemin.
Nous avons optimisé la fragilité. Aujourd’hui, nous commençons à en payer le prix. Nord Stream explose ? L’industrie européenne menacée. De nouveaux fournisseurs à trouver. Dans la précipitation.
L’effondrement endogène
Un champ de ruines a remplacé celui des possibles. Pas de cataclysme. Rien n’a été consciemment détruit. Mais les alternatives ont toutes été dépensées. Les chemins abandonnés sont devenus infranchissables. Sous nos pieds, certaines situations tiennent encore. Mais à mesure qu’on avance, on les sent céder. L’une se dérobe en premier. Puis dix. La finance ? Les chaînes de dette se décomposent en silence. Les chaînes d’approvisionnement ? Le flux tendu, cette merveille d’efficacité, s’écroule à chaque blocus en mer Rouge. Une pandémie ? Chaque pays cherche son propre vaccin. Les institutions de coordination ? Écartées. L’Ukraine. Gaza. Ormuz. Bab el-Mandeb. L’agriculture. La biodiversité. Le climat… Chaque jour, de nouveaux chemins s’effondrent, las de leur surexploitation ou de leur abandon.
Ce ne sont pas les crises qui tombent du ciel. Nous avons nous-mêmes écrit notre futur avant que le mektoub ne vienne l’enregistrer. Ce sont les situations qui se vident dans la cécité de l’optimisation. Sans un bruit. Sans une guerre. Sans que personne se soit jamais levé un matin en se disant : « Aujourd’hui, nous avons perdu ce chemin. » Le vide n’est pas un accident de parcours. C’est le paysage.
Sommes-nous condamnés à cet effondrement endogène ? Certains parlent de longue descente. C’est ignorer les couleurs qui éclaboussent encore l’horizon. De nouveaux chemins à construire, si nous acceptons l’effort de les tracer. Dans cet espace géo-économique, nous avons quelques instruments de bord pour reprendre la main. Trois précisément. Ils ont un nom. Les opérateurs de contrainte.
Trois instruments de bord
L’accès. Un interrupteur. Ça passe. Ou pas. Il ne calcule rien. Il constate. Il définit si le chemin est admissible pour le voyageur. Une frontière est fermée. Un brevet est accordé. Souvent binaire. Toujours impitoyable.
La friction. Un variateur. Il définit si le chemin est franchissable pour le voyageur. Il évalue ce que coûte le passage. Ou ce qu’il rapporte. Le temps. L’argent. Le risque. La friction augmente souvent lentement. Surtout sur les chemins négligés. Parfois faible. Parfois élevée. Toujours présente.
L’élasticité. Un disjoncteur. Il détermine ce que la machine peut encaisser. Il ne se voit pas. Il se mesure. Il définit si le chemin est endurable pour le voyageur. Chemins de rechange. Stocks stratégiques. Réserves de change. Tant qu’il tient, le système absorbe. Quand il saute, chaque crise grille les circuits.
Trois leviers. Un seul circuit. Câblés ensemble par des boucles rétroactives. Touchez à l’un, les deux autres bougent. Ils forment les trois moments d’une actualisation. Avant. Pendant. Après. Chaque événement s’analyse à travers trois questions. Quels chemins ? Lesquels puis-je franchir ? Qu’est-ce qu’il me restera quand je serai passé ? Une transition. Pas d’autre moment. Donc pas d’autre levier. Toujours les trois mêmes boutons. Partout. Et tout le temps…
Frayer une nouvelle voie
Un système mesurable devient enfin lisible. On peut y naviguer. Y tenir un cap. Pour le vaisseau Algérie, il existe peut-être au loin, caché dans l’horizon des tourments présents, un sentier secret, sinueux, scintillant. La Sahelocratie. Ni thalassocratie, ni tellurocratie. La thalassocratie, c’est le pouvoir de la mer. Les empires qui contrôlent les routes maritimes, les détroits, les goulets. Ceux qui règnent en fermant les accès des autres. La tellurocratie, c’est le pouvoir de la terre. Les empires qui contrôlent les masses continentales, les plaines, les fleuves. Ceux qui règnent en alourdissant la friction de leurs voisins.
La Sahelocratie, du mot arabe Sahel qui désigne le rivage, nous invite à frayer une troisième voie. Le pouvoir par le rivage. Là où la mer rencontre la terre. Commercer sans dominer. S’actualiser en créant sa propre élasticité. Et celle des autres.
Pour emprunter cette voie dérobée, il faut apprendre à piloter les opérateurs de contrainte. De nouveaux principes de design économique peuvent ainsi nous orienter. Trois principes. Trois verbes à conjuguer au futur. Aiguiller l’accès. Choisir les chemins en fonction de leur qualité. Non de leur seule rentabilité. Façonner la friction. Ne pas regarder seulement les coûts et les revenus. Articuler leur structure. Étoffer l’élasticité. Ne pas empiler les réserves. Leur préférer une texture tressée.
L’essentiel est de comprendre la machine qui permet de les mettre en œuvre. Puis d’en tracer les premiers contours. Nous apprenons à en lire le code. Nous nous familiarisons avec ses instruments. Mais pendant ce temps, la machine continue à tourner. Et les situations à se vider. Pourtant, son indifférence n’est pas une fatalité. C’est une invitation à la lucidité. Si ces principes de design économique s’avèrent féconds, c’est que nous tenons une boussole. Derrière nous, des chemins effacés. Devant, des sables mouvants. Et entre les deux, une aiguille pour enfin s’orienter.
*Cet article s’appuie sur deux travaux. Ormuz en Afrique du Nord : la Guerre pour les Opérateurs pose le cadre analytique et l’applique au Maghreb : https://rosaluxna.org/publications/hormuz-in-north-africa-the-war-for-the-operators/. Endogenous Collapse: Optimising for Fragility | The First Theorem of Possibility Space Theory (PST) le formalise mathématiquement : https://zenodo.org/records/23086320. Cet article le raconte.