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Le Maghreb à l’heure de la puissance algérienne

Le veto russe au Conseil de sécurité, la fin du mandat de la MINURSO et le déploiement militaire algérien au Niger annoncent une recomposition majeure des équilibres régionaux. Forte de ses capacités militaires, de ses partenariats stratégiques avec Moscou et Washington et de ses intérêts dans le Sahel, l’Algérie dispose désormais de moyens supplémentaires pour peser sur le cours des événements.


Amar Bendjama au Conseil de sécurité lors des discussions sur le Sahara occidental
Amar Bendjama au Conseil de sécurité des Nations unies, à New York, en janvier 2026. La diplomatie algérienne y défend régulièrement ses positions sur les grands dossiers régionaux, notamment le Sahara occidental. Photo AP

Le Maroc espérait transformer son avantage territorial au Sahara occidental en acquis diplomatique durable. Les États-Unis avaient préparé le terrain. Onze membres du Conseil de sécurité étaient disposés à soutenir un texte faisant du plan marocain d’autonomie la base des négociations. Le veto russe du 30 octobre a fait échouer cette entreprise. Puis le rejet du contre-projet de Moscou a laissé la MINURSO sans renouvellement de mandat, mettant fin à trente-cinq années de présence onusienne encadrée par cette mission.

Cette rupture ouvre une période autrement plus complexe que celle imaginée à Rabat. Le cadre international qui avait permis de contenir les affrontements disparaît alors que le conflit demeure entier. Les positions militaires, les alliances et les capacités d’action des États retrouvent une importance décisive.

À première vue, Washington et Moscou se sont neutralisés. Cette lecture néglige un acteur dont l’influence devient centrale dans les équilibres régionaux. L’Algérie possède les moyens militaires, la profondeur territoriale, les ressources énergétiques et les relations internationales nécessaires pour peser sur cette recomposition. Ses ambitions régionales sont parfaitement légitimes, à la mesure de sa puissance et des responsabilités que lui impose sa géographie.

Et, la recomposition en cours lui offre désormais l’occasion de les affirmer.

L’Algérie a préparé le rapport de force

Le veto russe du 30 octobre n’est pas une heureuse surprise dont l’Algérie aurait simplement bénéficié. La diplomatie algérienne avait préparé le terrain. Dès le 9 octobre, l’ambassadeur Toufik Djouama s’entretenait avec le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Alexandre Alimov, notamment du Sahara occidental et du renouvellement du mandat de la MINURSO. Le 27 octobre, Ahmed Attaf rencontrait Sergueï Lavrov à Moscou. Deux jours plus tard, Vladimir Poutine réaffirmait son attachement à l’autodétermination du peuple sahraoui.

La diplomatie algérienne était pleinement engagée dans la bataille qui se jouait au Conseil de sécurité. L’Algérie entendait empêcher Washington de convertir le soutien américain au plan marocain en une décision engageant l’ensemble de la communauté internationale. Elle a mobilisé ses relations avec Moscou pour défendre une ligne politique constante, celle du droit des Sahraouis à décider de leur avenir.

Rabat avait compris le danger. Le 23 octobre, Nasser Bourita prenait contact avec Sergueï Lavrov, avant de le rencontrer à Moscou cinq jours plus tard. La nouvelle cheffe du gouvernement marocain, Fatima-Zahra El Mansouri, représentait Mohammed VI au sommet Russie-Afrique. Elle était reçue au Kremlin le 28 octobre, dans le cadre de l’accueil réservé aux délégations. Le lendemain, devant les participants au sommet, le Premier ministre algérien Sifi Ghrieb lisait un message d’Abdelmadjid Tebboune réaffirmant la nécessité de parachever la décolonisation du continent et saluant la position russe sur l’autodétermination.

Les démarches marocaines n’ont pas infléchi Moscou. Le 30 octobre, la Russie opposait son veto au projet américain, malgré les onze voix recueillies par ce dernier. L’objectif de faire consacrer par le Conseil de sécurité l’autonomie sous souveraineté marocaine comme unique base du règlement venait d’échouer.

Au lendemain du scrutin, Nasser Bourita s’est employé à présenter ce revers sous un jour favorable. Sur la chaîne 2M, il a reconnu que Moscou avait prévenu Rabat de son veto, tout en affirmant que le Maroc avait délibérément renoncé à chercher à l’empêcher. Selon cette nouvelle lecture, la disparition de la MINURSO constituerait une occasion de changer les règles du jeu. Cette justification rétrospective ne modifie pas le résultat du vote. Le projet soutenu par Washington et Paris a été rejeté, et le Conseil de sécurité n’a consacré aucune souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.

La portée stratégique de cet échec rappelle les limites de la protection diplomatique occidentale lorsque d’autres puissances décident d’exercer leurs prérogatives. L’Algérie, qui entretient avec Moscou une relation stratégique ancienne sans renoncer à développer sa coopération avec Washington, dispose d’une capacité d’influence que Rabat ne peut contourner. Sa diplomatie a travaillé en amont à empêcher un règlement contraire au droit des Sahraouis à l’autodétermination.

Le Maroc doit désormais composer avec une réalité que ses succès diplomatiques récents avaient pu reléguer au second plan. Le Sahara occidental reste un territoire dont le statut définitif n’est pas réglé. Et aucun nouvel équilibre régional ne pourra durablement se construire en faisant abstraction de la puissance algérienne.

Une puissance courtisée par Washington et Moscou

L’Algérie dispose aujourd’hui d’un atout rare dans un système international de plus en plus polarisé. Elle entretient une coopération militaire approfondie avec la Russie tout en développant ses relations de défense avec les États-Unis.

Le partenariat stratégique approfondi signé avec Moscou en juin 2023 prolonge plusieurs décennies de coopération militaire et technique. La Russie demeure un partenaire majeur de l’Armée nationale populaire. Les échanges entre états-majors, les mécanismes de coopération militaro-technique et les exercices conjoints donnent à cette relation une profondeur opérationnelle.

Le 22 janvier 2025, Alger a signé avec Washington un mémorandum de coopération militaire, paraphé par Saïd Chanegriha et le commandant de l’AFRICOM, Michael Langley. Les États-Unis ont ainsi institutionnalisé une relation de défense avec une puissance militaire qui entretient simultanément des liens stratégiques étroits avec Moscou.

Cette double ouverture renforce l’autonomie de décision algérienne, accroît sa valeur stratégique et lui permet de négocier avec les deux puissances sans devoir se ranger derrière l’une d’elles.

Washington soutient les ambitions marocaines au Sahara occidental, mais considère également Alger comme un partenaire essentiel pour la sécurité africaine. Moscou trouve dans l’Algérie un interlocuteur majeur en Méditerranée et au Sahel. Cette configuration confère aux autorités algériennes une liberté de manœuvre que peu de pays de la région possèdent.

Les puissances extérieures peuvent avoir des préférences diplomatiques divergentes, mais elles ne peuvent ignorer la capacité algérienne à influencer les équilibres militaires et sécuritaires de l’Afrique du Nord.

Le Niger, premier acte d’une nouvelle doctrine

La décision d’envoyer des unités de l’ANP au Niger constitue une autre rupture historique. Après plusieurs décennies de retenue dans l’emploi de ses forces à l’étranger, l’Algérie engage directement son armée dans la protection d’intérêts stratégiques au-delà de ses frontières.

Le 30 octobre, un premier convoi militaire algérien est arrivé à Arlit, dans le nord du Niger. Décidée à la demande des autorités nigériennes, cette intervention, répond à des impératifs précis. L’Algérie possède des intérêts énergétiques dans le pays, participe au projet de gazoduc transsaharien et partage avec le Niger un environnement sécuritaire exposé aux groupes armés, aux trafics et aux rivalités de puissances.

En effet, ce déploiement est une évolution profonde de la doctrine algérienne. L’État affirme désormais sa volonté de défendre ses intérêts vitaux là où ils sont menacés, y compris au-delà du territoire national.

L’Algérie dispose d’une des principales forces militaires du continent, d’une expérience considérable dans la lutte contre le terrorisme et d’une connaissance ancienne des dynamiques sahéliennes. Sa sécurité dépend directement de celle de ses voisins. Ses investissements, ses approvisionnements et ses infrastructures énergétiques exigent une politique régionale à la hauteur de ces enjeux.

Une armée de cette dimension représente également un instrument de politique étrangère. Sa puissance de dissuasion permet de soutenir les choix diplomatiques du pays et d’influencer les calculs de ses partenaires comme de ses adversaires.

Le déploiement au Niger donne ainsi une traduction opérationnelle à une ambition longtemps contenue par la doctrine de non-intervention.

Aucun nouvel ordre régional contre les intérêts de l’Algérie

Le 1er novembre, António Guterres a acté la fin des opérations de la MINURSO et l’ouverture de sa liquidation. Le secrétaire général de l’ONU a toutefois rappelé que son départ ne remettait nullement en cause le droit inaliénable des Sahraouis à l’autodétermination. Il a également mis en garde contre une escalade des hostilités, désormais privées du mécanisme onusien de surveillance de prévention.

Désormais, la MINURSO n’a plus de mandat pour surveiller les mouvements militaires, constater les incidents ou intervenir auprès des parties afin de prévenir une escalade. Le Sahara occidental se retrouve privé du mécanisme onusien qui, pendant trente-cinq ans, contribuait à contenir les affrontements.

Le Maroc pourra y voir une liberté accrue. Mais l’affaiblissement du cadre onusien expose également ses positions à une incertitude nouvelle. L’avantage diplomatique américain ne lui apporte aucune garantie supplémentaire de sécurité et le droit des Sahraouis à l’autodétermination demeure.

Pour l’Algérie, cette évolution donne davantage de poids à sa capacité de dissuasion et à ses relations internationales. Une puissance militaire crédible, capable d’agir au Sahel et de dialoguer avec Washington comme avec Moscou, possède des moyens considérables pour défendre ses intérêts et ceux de ses partenaires.

Rabat ne pourra indéfiniment compter sur ses soutiens occidentaux pour modifier à son avantage les équilibres régionaux. La géographie comme les rapports de force militaires imposent leurs réalités.

Le véritable enjeu se situe désormais dans la définition de l’ordre régional qui succédera à celui des trois dernières décennies. Les ambitions marocaines, les interventions extérieures au Sahel, l’instabilité libyenne et la sécurité des routes énergétiques entrent dans une même équation stratégique.

L’Algérie entend y occuper une place centrale. Cette ambition procède de son poids politique, militaire, économique et historique. Elle peut dessiner un équilibre plus conforme aux intérêts des États de la région, à leur souveraineté et au droit des peuples.

La puissance algérienne n’a pas vocation à demeurer immobilisée pendant que d’autres redessinent son environnement stratégique.

Le temps de l’initiative algérienne

L’histoire du Maghreb entre ainsi dans une nouvelle phase. Les États-Unis ont découvert les limites de leur capacité à imposer un règlement diplomatique. La Russie a démontré qu’elle conservait un pouvoir de blocage déterminant. Le Maroc doit désormais composer avec les conséquences d’une rupture dont l’issue lui échappe largement.

Quant à l’Algérie, elle dispose des moyens de peser sur la suite. Elle a préparé le terrain diplomatique, diversifié ses partenariats stratégiques et commencé à projeter sa puissance militaire dans son voisinage immédiat.

Pendant longtemps, les équilibres régionaux ont été discutés comme si l’Algérie devait simplement s’y adapter. Cette époque touche à sa fin.

Les nouveaux équilibres du Maghreb se construiront avec l’Algérie. Et sa puissance lui donne désormais les moyens d’en fixer les règles.