Le Mondial algérien a décollé à bord d’un avion spécial d’Air Algérie. Dix heures et demie de vol, les couleurs nationales sur la carlingue, un fennec mobilisé pour l’occasion et, dans les bagages, 1982, 2014, quarante-six millions de sélectionneurs et quelques millions de supporters déjà persuadés que tout reste possible.
À l’arrivée, les images montrent une équipe détendue, bien installée et entourée de milliers de supporters. Rien de tout cela ne garantit un résultat, mais le décor compte. Les Verts n’ont pas débarqué dans le désordre. Pour l’instant, l’Algérie donne plutôt l’impression d’avoir rangé ses affaires avant d’entrer dans la chambre du Mondial.
La Bolivie, elle, a eu le bon goût de servir de répétition sans gâcher la fête. Un 4-0 qui ne transforme personne en favori mondial, mais qui évite au pays de passer quarante-huit heures à examiner la cheville de Bensabaini comme une affaire de sécurité nationale. Il y a eu des buts, du mouvement, de l’envie. Bref, exactement ce qu’il faut avant de se présenter devant l’Argentine sans avoir l’air de venir chercher un autographe.
Et puis il y a Ibrahim Maza.
Le poids léger de « Mazadona »
Vingt ans. Un visage de gamin qui découvre encore le bruit autour de son nom, et déjà cette manière de toucher le ballon comme s’il avait rendez-vous avec lui depuis longtemps. À Leverkusen, on l’a affublé d’un surnom qu’aucun être humain normalement constitué ne devrait porter avant d’avoir remporté trois Coupes du monde, deux élections présidentielles et une bataille rangée contre des défenseurs chiliens : « Mazadona ». Rien que ça. On a connu des cadeaux plus légers.
Maza, lui, sourit. Il a cette spontanéité des jeunes joueurs qui n’ont pas encore été transformés en machine à répondre « on prend match après match ». Né en Allemagne, formé dans le football allemand, à l’aise en anglais et en allemand, il revient vers l’Algérie avec quelques mots d’arabe dialectal, un français cabossé et cette grâce particulière des enfants de la diaspora : ils n’ont pas toujours toutes les syllabes, mais ils ont le ton juste.
Un « inchallah » transformé en défi
Dans un micro, Maza dit qu’il est bien, qu’il espère battre l’Argentine, puis lâche un « inchallah » qui, en Algérie ne signifie pas une fatwa tactique ni une déclaration de guerre. Cela veut souvent dire : on espère bien, on va essayer, que Dieu nous aide et que le ballon roule du bon côté.
La presse argentine, évidemment, a sorti les trompettes. Maza aurait donc annoncé qu’il allait battre Messi. On connaît l’affaire : une phrase de gamin, un bout de confiance, un « si Dieu veut », et voilà Buenos Aires qui découvre qu’un Algérien de vingt ans ne s’est pas présenté au Mondial avec une demande d’autorisation tamponnée par l’AFA. Qu’ils en fassent des tartines, qu’ils mettent Messi en gros titre, et qu’ils expliquent que le petit a parlé trop vite. C’est peut-être exactement ce qu’il faut à Maza : un peu de bruit, un peu de feu, et l’envie de répondre avec le ballon plutôt qu’avec un communiqué.
Il ne faut pas lui coller le pays sur le dos non plus. Maza n’est pas Maradona, et l’Algérie ne va pas devenir championne du monde parce qu’un milieu offensif a souri dans un micro. Mais il y a chez lui quelque chose qui mérite qu’on s’y arrête. Une maturité dans les prises de balle. Une façon de se placer entre les lignes. Une petite insolence propre, sans grimace ni cinéma. Le genre de joueur qui peut ne rien faire pendant vingt minutes, puis trouver une passe qui met soudain trois défenseurs en retard et deux oncles devant la télé en apnée.
Plus qu’un surnom face à l’Argentine
Face à l’Argentine, il faudra évidemment autre chose que du charme et un surnom de bande dessinée. Il faudra courir sans se désorganiser, ressortir proprement quand les Argentins viendront confisquer le ballon, et garder assez de lucidité pour ne pas transformer chaque dégagement en message de détresse. Mahrez devra ralentir le temps. Bentaleb devra mettre du poids au milieu. Les latéraux devront se souvenir qu’un couloir, ce n’est pas une invitation au suicide. Et Luca Zidane, si les vagues arrivent, devra continuer à faire ce qu’un gardien fait de mieux quand tout le pays discute de lui : arrêter des ballons et laisser les débats mourir de fatigue.
C’est pour cela que Maza est une bonne porte d’entrée dans ce match. Pas parce qu’il a « défié Messi ». Mais parce qu’il incarne une Algérie qui ne veut pas entrer dans la Coupe du monde en chaussons, la tête baissée, en demandant au champion du monde de ne pas trop l’abîmer. Les Verts ne sont pas favoris. Très bien. Ils ont rarement été aussi intéressants que lorsqu’on leur demandait simplement de rester à leur place.
Messi garde la grande porte
L’Argentine reste l’Argentine. Elle a l’étoile, l’habitude des grands soirs, le vice tranquille, les joueurs capables de faire disparaître le ballon pendant cinq minutes et la patience de ceux qui savent qu’un match peut se gagner à force d’user les nerfs adverses. L’Algérie arrive avec moins de titres, mais pas sans mémoire. Elle sait ce que c’est que d’entrer dans une grande affiche avec le rôle du figurant, puis de renverser la table assez fort pour que le football mondial s’en souvienne encore.
Alors oui, ce premier match est une entrée par la grande porte. Elle est lourde, brillante, gardée par Messi, par l’histoire récente de l’Argentine et par cette petite voix raisonnable qui conseille aux Algériens de ne pas trop s’emballer. Mauvaise nouvelle pour la petite voix : l’Algérie et le raisonnable n’ont jamais vraiment signé de contrat longue durée.
Maza a dit « inchallah ». En Algérie, cela veut simplement dire : on sait que ce sera dur, mais on a quand même envie d’y aller.