La guerre hybride est une merveilleuse invention. Non pour ceux qui la pratiquent, mais pour ceux qui l’invoquent. Plus besoin de démontrer ni de répondre. Une critique dérange ? Guerre hybride. Un citoyen conteste ? Guerre hybride. Un journaliste pose une question ? Qu’il vérifie pour qui il travaille. Le soupçon tient lieu de preuve et le patriotisme dispense de réfléchir.
La guerre hybride existe pourtant. Des États financent des campagnes de manipulation, piratent des systèmes et cherchent à déstabiliser leurs adversaires. C’est sérieux. Assez sérieux pour exiger des faits et des preuves. Mais voilà qui gâcherait la commodité de la formule. À force de l’étirer, on y fait entrer tout ce qui déplaît au pouvoir, jusqu’à la mauvaise humeur d’un contribuable.
Le procédé est simple. On annonce que le pays est attaqué. Puis que l’ennemi vise les consciences, les mots, les réseaux sociaux, la jeunesse, les discussions de café. Il ne reste qu’à désigner les suspects. Toute parole critique devient une brèche. Toute mesure répressive, une opération de défense nationale. Les libertés sont priées de patienter jusqu’à la fin de la guerre. Une guerre dont personne ne songe à annoncer la fin.
Le plus désolant n’est même pas le discours des gouvernants. Un pouvoir défend son pouvoir, ce n’est pas une découverte. C’est l’empressement de ceux dont le métier devrait être de lui demander des comptes. Voici que des organisations affublées d’une étiquette professionnelle se découvrent une vocation de sentinelles. Elles ne réclament pas des rédactions indépendantes, la protection des sources ou le droit d’enquêter. Elles appellent les journalistes à rejoindre la « bataille de la conscience ». À quand le casque réglementaire pour couvrir une conférence de presse ?
Le syndicalisme devient une belle affaire. On emprunte le nom de la profession, on agite le drapeau, on distribue des brevets de vigilance et l’on invite les journalistes à monter à bord. La défense des salariés attendra. Il y a plus urgent que leurs droits. Il faut protéger la nation des phrases qui la menacent. Même les mots ont désormais besoin d’un contrôle aux frontières.
La Boétie n’avait pas imaginé la version syndicale de la servitude volontaire. La docilité ne se pratique plus à titre individuel. Elle se dote d’un bureau national, affiche un sigle et recrute des adhérents. Même la soumission a désormais ses structures représentatives. Le pouvoir n’a même plus besoin de faire taire tout le monde. Il lui suffit que certains parlent assez fort pour couvrir les autres.
Rappelons une évidence devenue subversive. Le journaliste n’est ni officier de renseignement, ni procureur, ni agent de mobilisation. Son métier consiste à vérifier ce qu’on lui raconte, y compris lorsque cela vient d’un ministère. S’il existe des opérations hostiles contre l’Algérie, qu’on les documente et qu’on les expose. Les combattre n’exige pas de suspendre l’esprit critique. Au contraire.
Une presse qui confond loyauté au pays et loyauté au pouvoir ne protège pas la nation. Elle rend service à ceux qui souhaitent n’avoir personne en face d’eux. Voilà la plus efficace des guerres contre les consciences. Et celle-là n’a rien d’hybride.