Un spectre hante la coupe du monde. Quarante-quatre ans après la honte de Gijón, l’Algérie et l’Autriche seront à nouveau au centre d’une tentation d’antijeu. Les deux sélections s’affronteront le 27 juin à Kansas City et joueront leurs places au 16e de finale. L’enjeu pour Les Verts sera double : celui, concret, d’arracher un billet du second tour pour la deuxième fois de leur histoire, et un autre, symbolique, de se faire justice en battant l’équipe qui a conspiré avec les Allemands pour éliminer l’Algérie en 1982.
Mais une ironie de l’histoire complique la chose, car les règles élaborées pour ce tournoi nord-américain offrent un angle mort curieux et une incitation négative aux deux équipes concernées par le scandale 1982 : éviter de se qualifier en deuxième position pour ne pas affronter l’Espagne, une des sélections favorites, au second tour.
L’Argentine, après avoir battue l’Algérie et l’Autriche, s’est assurée la première place de ce groupe J, peu importe les résultats de la dernière journée. Elle affrontera le second du groupe H. La deuxième équipe, elle, fera face au premier du groupe H, qui sera probablement l’Espagne.
Jusqu’ici, le schéma diffère peu de celui en vigueur depuis 1998 : 32 équipes, 8 groupes, les deux meilleures formations de chaque groupe avançant au second tour. Sauf qu’en 2026, il s’agit de la première coupe du monde à 48 équipes, et les 8 meilleurs troisièmes se qualifieront aussi au 16e de finale. Qui jouera quel adversaire dépendra de quels seront les 8 meilleurs troisièmes. Cela donne 495 permutations possibles, listées dans l’annexe C des règlements du tournoi de la FIFA.
Le casse-tête peut être résumé ainsi : pourquoi gagner et se qualifier en deuxième position (et affronter un favori) quand on a la possibilité de se classer troisième et de tomber sur un adversaire moins difficile en faisant match nul, ou même en perdant ?
Ceci concerne aussi un nombre d’autres groupes, mais particulièrement le groupe J, pour une raison de calendrier. Le match contre l’Autriche, ainsi que celui de l’Argentine face à la Jordanie (déjà éliminée), seront les tous derniers de la phase de poules à avoir lieu. Par conséquent, les résultats de tous les autres groupes seront connus, l’Algérie et l’Autriche sauront chacune et avec précision quel résultat assurera leur qualification, quels seront leurs adversaires, et surtout, quel score leur évitera de tomber sur l’Espagne.
Tenant compte des résultats des autres groupes, l’un des scénarios serait que l’Autriche, actuellement deuxième avec 3 points et 0 goal average, soit tentée de perdre le match avec un but de différence, se qualifier en 3e et laisser Les Verts avancer en deuxième position et affronter La Roja. L’Algérie, actuellement troisième avec 3 points et -2 GA, ferait mieux de faire match nul pour se qualifier en troisième place afin d’affronter le leader d’un des groupes B, D, G, K ou L. Ces derniers sont actuellement projetés pour être le Canada, les États-Unis, l’Égypte, la Colombie ou l’Angleterre.
Le 25 juin 1982 à Gijòn, les sélections de l’Allemagne et l’Autriche se sont affrontées pour le compte de la troisième journée du groupe 2, qui comprenait aussi l’Algérie et le Chili. La rencontre des deux derniers s’était terminée la veille sur une victoire des Verts. Connaissant ce résultat, les deux voisins européens savaient qu’une victoire de la Mannschaft (1-0) les qualifierait tous les deux. Et c’est ce qui est arrivé. Après un but allemand à la 11e minute, les deux équipes ont levé le pied durant le reste du match, en ce qui sera largement dénoncé comme la honte de Gijòn.
Si les rencontres de la troisième journée d’un même groupe se jouent en même temps depuis, c’est grâce à ce match. Le format de la coupe du monde 2026 a gardé cette règle essentielle. Il offre en revanche une motivation à certaines équipes de ne pas gagner, et même si cette possibilité n’affecte pas les chances de qualification d’une autre équipe, contrairement au cas du mondial espagnol, elle ouvre tout de même la voie à une tentation d’antijeu.
L’ancien capitaine de l’Allemagne, Franz Beckenbauer, avait rejeté la faute du match de la honte sur le système, et c’est son souhait de faire jouer les deux derniers matchs en même temps qui a été entériné comme règle. L’Algérie, sans tenir compte de sa capacité à battre l’Autriche ou non, jouera-t-elle pour gagner, pour le sport et pour la mémoire ? Ou sera-t-elle tentée d’exploiter « le système » qui l’a injustement pénalisée en 1982 ?