Lundi 27 juillet au soir, Abdelmadjid Tebboune a donné presque malgré lui la doctrine électorale du régime. Interrogé sur les législatives du 2 juillet, il a estimé que le taux de participation de 21,24 pour cent ne diminuait pas la valeur de l’Assemblée populaire nationale. Près de quatre électeurs sur cinq peuvent donc rester chez eux sans que leur absence modifie la lecture officielle du scrutin. L’institution continuera à légiférer, comme si la représentation pouvait être séparée de ceux qu’elle prétend représenter.
L’explication présidentielle a évité le cœur du problème. Une campagne insuffisante et l’inexpérience de jeunes candidats auraient contribué à la faible mobilisation. Le système qui a vidé la compétition de son contenu, réduit le débat à quelques semaines de slogans et rendu l’issue prévisible n’entre pas dans le diagnostic. L’abstention cesse d’être un jugement politique. Elle devient un défaut de communication ou d’apprentissage.
Tebboune a aussi annoncé pour la rentrée sociale un dialogue avec les partis remplissant les conditions prévues par la loi. Mais dialoguer sur quoi lorsque la politique a été privée de prise sur la décision, que le Parlement demeure une chambre d’enregistrement et que l’exécutif reste le premier législateur du pays. Une conversation entre organisations agréées ne recrée pas l’espace public qui leur manque.
Le fil s’est ensuite perdu entre l’argent, l’immunité et les oligarchies. Un milliardaire n’aurait pas besoin du Parlement, sauf peut-être pour se protéger, tandis que les forces de l’argent pourraient fabriquer une oligarchie en entrant dans les institutions. Malgré ses détours, le propos ramène à la même conception de la politique. L’administration doit empêcher en amont ce que les électeurs pourraient mal choisir en aval.
L’autorité électorale finit ainsi par ressembler à un service d’habilitation chargé de trier les candidatures avant le vote. Au lieu d’exposer les intérêts, de contrôler les financements et de laisser le public sanctionner les conflits, l’État décide qui mérite d’entrer dans la compétition. Le Parlement peut se passer d’une large majorité d’électeurs, mais pas du filtre administratif.
Le bruit du monde couvre le pays
Cette doctrine prend une autre dimension à l’approche des élections communales et de wilaya. L’Algérie devrait parler de ses villes, de leurs budgets, de leur foncier, de leurs écoles, de leurs routes et du bilan des assemblées sortantes. Elle parle plus volontiers de Washington, de Ghaza, de Moscou ou de Paris que de Tiaret, Tébessa ou El Bayadh.
Beaucoup d’Algériens connaissent les rapports de force au Moyen-Orient, les objectifs de l’OTAN et les ambitions chinoises. Ils commentent les élections étrangères, arbitrent les conflits africains et prennent position sur les rivalités entre grandes puissances. Demandez-leur combien dépense leur commune, pourquoi un chantier est bloqué, qui a obtenu un terrain public ou ce qu’a voté l’assemblée de leur wilaya, et la conversation s’arrête faute d’éléments.
Ce déséquilibre n’est pas une simple préférence pour l’international. Le pouvoir central organise la rareté de l’information intérieure. Les médias grossissent les crises du monde, la propagande fournit des ennemis lointains et le commentaire géopolitique offre une citoyenneté sans risque. Enquêter sur un marché communal, un permis de construire, une attribution foncière ou un réseau d’intérêts expose autrement plus.
Le paysage médiatique reproduit cette centralisation. Les rédactions sont concentrées à Alger et les véritables villes éditoriales restent rares. Un correspondant isolé doit parfois couvrir des dizaines de communes. Ailleurs, trouver un journaliste relève presque de l’impossible. Les quatre cinquièmes du pays deviennent un écran noir. Une ville n’apparaît qu’à l’occasion d’un accident, d’une visite ministérielle ou d’un scandale trop important pour être contenu.
Entre deux fais divers, la vie publique disparaît. Les conseils communaux ne sont pas suivis, les délibérations ne sont pas expliquées et les budgets restent illisibles. La société reçoit des fragments. Grâce à l’administration, aux walis, aux chefs de daïra et aux services de sécurité, l’État dispose d’une remontée permanente du terrain.
Le centre possède ainsi la seule image globale du pays. Il sait où la colère monte, quels intérêts se disputent le foncier et quelles alliances se nouent. Les citoyens connaissent parfois mieux une guerre lointaine que l’exercice du pouvoir dans leur propre quartier. Faute d’information, de programmes lisibles et de véritable compétition politique, le choix électoral se replie, dans de nombreuses régions, sur les solidarités tribales et familiales, où le cousin passe avant le programme.
La responsabilité disparaît avec l’information
Les scandales municipaux du mandat qui s’achève montrent comment fonctionne cet aveuglement. Une recherche documentaire permet parfois de retrouver les initiales d’un maire poursuivi, les infractions reprochées et parfois la peine prononcée. Elle permet beaucoup plus rarement d’identifier le parti qui l’a présenté, la coalition qui l’a porté à la tête de l’APC ou les élus qui ont voté pour lui.
Le scandale est public, mais la responsabilité politique reste cachée. L’élu mis en cause devient un accident individuel, jamais le produit d’un système de sélection, d’alliances et de contrôle. Son parti disparaît pendant l’affaire puis revient au scrutin suivant avec de nouveaux candidats et les mêmes promesses. L’absence d’archives accessibles protège les appareils contre la mémoire des électeurs.
L’opacité est renforcée par la dépendance financière des communes. La Cour des comptes a repris une classification selon laquelle 958 communes sur 1 541, soit près des deux tiers, sont considérées comme pauvres. Le Fonds de solidarité et de garantie des collectivités locales soutient leur fonctionnement et leurs services publics. Cette redistribution est nécessaire là où les ressources fiscales sont faibles. Elle devient aussi un moyen de tutelle lorsque la survie budgétaire remplace l’autonomie.
Le maire est élu, mais l’argent vient largement d’en haut. L’assemblée délibère, tandis que le wali peut renvoyer un budget qui n’est pas voté en équilibre et le régler définitivement lorsque l’APC échoue à l’adopter. La daïra suit les communes, transmet les dossiers et prolonge la présence de l’administration centrale.
Cette architecture dissout le bilan. Le maire invoque le manque de crédits. Le chef de daïra oppose la procédure. La wilaya attend l’arbitrage du ministère. Chaque niveau détient une partie de la décision et une partie de l’information, sans assumer seul le résultat.
L’électeur ignore alors ce que son maire a fait, mais aussi ce qu’il pouvait faire. Il ne sait pas quels financements ont été refusés, quels projets ont été ralentis et quelles priorités ont été imposées. On lui demande de sanctionner une figure locale visible alors que le pouvoir administratif reste hors de portée du suffrage.
Le vide devient une vulnérabilité nationale
Un désert médiatique ne reste jamais vide. Lorsque les journaux locaux disparaissent, que les rédactions nationales ne voient le pays qu’à travers Alger et que l’accès aux faits devient dangereux, l’information migre vers les pages anonymes et les comptes interlopes. Un document sans origine ou une vidéo sortie de son contexte circule plus vite qu’un démenti.
La population a été peu préparée à distinguer une source, vérifier une image ou reconnaître une opération d’influence. Privée de médias crédibles ancrés dans les territoires, elle se retrouve seule devant des récits conçus pour provoquer la peur ou la colère. Les plateformes récompensent la vitesse et l’émotion.
Le pouvoir croit protéger sa souveraineté en contrôlant l’information intérieure. Il obtient l’effet inverse. Faute d’un espace national solide, l’opinion algérienne est livrée sur un plateau aux médias étrangers, aux propagandes concurrentes et aux manipulateurs. Un réseau extérieur peut imposer son cadrage parce qu’aucun récit crédible ne permet de le confronter aux faits.
Cette faiblesse touche à la sécurité du pays. Une société qui ne se connaît pas devient plus facile à diviser. Les rumeurs prospèrent dans les régions invisibles et les frustrations muettes. L’État conserve des informations que la société ne possède pas, mais il perd la capacité de convaincre, car le communiqué officiel arrive dans un espace où la confiance a disparu.
Le dialogue promis aux partis ne réparera pas cette rupture tant que les citoyens ne pourront pas suivre leurs députés, comprendre les budgets communaux et connaître les décisions prises en leur nom. Aucun rendez-vous de rentrée ne rendra du sens à une politique menée sans information, contradiction ni mémoire.
Une démocratie commence avant l’urne. Elle exige des journalistes présents toute l’année, des délibérations accessibles, des budgets lisibles, des partis contraints d’assumer leurs élus et une administration tenue d’expliquer ses arbitrages. Sans cette circulation des faits, le vote ne contrôle rien. Il fournit au pouvoir une apparence élective.
L’État voit tout, ou presque. Le pays avance dans l’obscurité organisée par le centre. Loin de protéger l’Algérie, cette obscurité l’expose aux récits et aux manipulations des autres.