Les éditions Frantz Fanon viennent de publier un livre sur l’économie algérienne signé par Samir Bellal, professeur à l’université Mouloud Mammeri. L’auteur s’est déjà fait connaître par des écrits dont le thème est la nature rentière de l’économie algérienne, observant qu’elle est encastrée dans un système sociopolitique qui a sa propre rationalité. Il explique par ailleurs pourquoi l’économie politique classique n’est pas opératoire dans l’analyse de la sphère des échanges en Algérie, rappelant que la science économique, à la différence de la physique, est une science dont l’objet est l’action humaine et non la nature.
Il constate que l’étude de l’économie algérienne convoque obligatoirement la sociologie politique, qui éclaire le lien entre économie et politique dans un pays où l’État est récent et encore en construction. Cette perspective amène l’auteur à élargir son analyse aux institutions et aux rapports d’autorité qui, dans un sens ou un autre, influencent la logique de la sphère des échanges.
Il a eu recours à des références théoriques qu’il a trouvées dans l’école institutionnelle inspirée par Douglas North et dans l’école française de la régulation, Robert Boyer. Dans la première, il retient que, dans les pays développés, les institutions formelles et informelles sont en cohérence avec les lois du marché, ne manquant pas, au passage, de souligner l’aspect fonctionnaliste de l’argumentation. Dans la seconde, il est attiré par le concept de régulation, qui articule le rapport salarial, la monnaie, le mode d’insertion internationale, le régime de concurrence et l’État.
Il conclut qu’il n’y a pas d’économie, développée ou non, sans régulation institutionnelle et politique. L’économie est toujours liée à la politique, et nulle part elle ne produit des richesses dans un vide politique. Il y a cependant deux cas de figure : le cas où l’économie impose sa logique au politique, et le cas où le politique impose la sienne à l’économie. Autrement dit, et pour paraphraser M. Harbi, en Occident, le marché a son État, et en Algérie, l’État a son marché.
Le marché est une construction socio-économique et non une donnée naturelle
Il convient cependant de préciser le sens des mots utilisés, notamment celui de marché, qui renvoie à deux significations différentes. La première est celle de l’échange des biens, qui a existé à toutes les époques, et la seconde renvoie à un ensemble de lois qui déterminent le prix des marchandises dans une société où la division sociale du travail se reproduit avec la logique capitaliste.
Cette dernière définition est celle de l’économie politique fondée par Adam Smith et David Ricardo, qui expliquent que, pour des raisons anthropologiques, les échanges sont guidés par les intérêts privés s’opposant dans le cadre concurrentiel de l’offre et de la demande. L’intérêt privé, mesuré par les prix, est constitutif du marché qui, articulant les multiples intérêts privés, donne naissance à l’espace public où se forme la société civile.
Celle-ci se dote d’un État dont la mission est de promulguer un droit qui empêche l’implosion de la société civile sous la pression des intérêts privés antagoniques. Le marché est un objet scientifique que Smith, Ricardo, et aussi la critique marxiste, ont construit pour percer le mystère de la mécanique des prix de la marchandise créée par la société civile.
Marx rejoint Hegel pour souligner que l’ossature de la société civile, qui s’organise économiquement en marché et politiquement en État, est constituée par deux éléments antagoniques : la propriété privée et le travail, c’est-à-dire le capital et le salariat. L’État est attentif à la contradiction capital-travail, dont il craint qu’elle ne bloque la production des richesses matérielles. Il accepte que les ouvriers aient des syndicats qui défendent le niveau de leur salaire réel afin d’assurer la reproduction de la force de travail et d’éviter les émeutes urbaines de la faim.
L’État capitaliste tient à la paix sociale nécessaire à la reproduction de la société civile créatrice de richesses, dont une partie finançait, au XIXe siècle, les conquêtes coloniales. Pour Hegel, penseur par excellence de l’ethnocentrisme européen, marché, société civile et État de droit sont l’œuvre de la raison européenne, qui a atteint le stade de l’universalité, ce qui lui impose le devoir moral d’intégrer à son histoire, par la force s’il le faut, les peuples arriérés.
Il n’est pas anodin que le livre fondateur de l’économie politique ait pour titre La Richesse des nations, de Smith, qui a eu l’intuition que le marché sera mondial ou ne sera pas. L’expansion européenne a mondialisé la sphère des échanges, imposant ses critères relatifs à la productivité du travail et à la rentabilité des capitaux. L’histoire a été unifiée par l’Europe capitaliste, au grand bonheur des hégéliens, à travers une division internationale du travail qui articulait un centre producteur de biens industriels à une périphérie exportatrice de matières premières.
De ce point de vue, le marché a une origine historique et il n’est pas une donnée naturelle. Il est une construction socio-économique façonnée par le rapport de force entre l’État et les intérêts divergents à l’intérieur de la société. Il est nécessaire de rappeler sa genèse en Europe, où il est apparu avec l’ascension de la bourgeoisie, qui avait imposé à la monarchie la fin des pratiques prédatrices des seigneurs féodaux.
C’est le sens du slogan « laissez-faire, laissez-passer », qui a pavé le chemin à la vérité des prix, où la part de la rente prédatrice a été éteinte, sauf la rente foncière, qualifiée de revenu parasite. Interdire la rente foncière aurait entraîné l’abolition de la propriété privée, ce que la société civile ne pouvait se permettre.
C’est dans ce contexte historique qu’est née l’économie politique, qui a remplacé la science des richesses liée au mercantilisme et à la physiocratie, qui recherchaient le prix juste des biens.
Est-ce qu’il y a une alternative à ce système qui s’est mondialisé dès sa naissance ? L’URSS et la Chine y avaient cru pendant plusieurs décennies avant d’abandonner le projet d’une économie parallèle à celle de l’Occident. Pour sortir de la domination occidentale, la Chine a choisi de la défier sur son terrain : l’économie.
Le populisme contre la société civile
C’est ce que ne fait pas l’Algérie, qui croit échapper aux griffes de l’économie mondiale, à laquelle elle est intégrée par l’exportation des hydrocarbures. Dès sa naissance, le régime algérien a été hostile au système capitaliste mondial, dont la France coloniale a été l’incarnation dans les colonies.
Les militants du mouvement national percevaient avec raison le colonialisme comme un sous-produit du capitalisme, rejeté pour des raisons subjectives, voire sentimentales. De là est née l’utopie de se soustraire aux contraintes du marché capitaliste pour mettre en place une économie où le capital et le travail ne s’opposent pas et se répartissent la richesse créée à l’aide d’un « prix juste » fixé par l’administration.
Soupçonné de diviser la société entre riches et pauvres, le capital privé suscitait la méfiance, et c’est ce qui explique la stratégie de l’État nouvellement indépendant, consistant à empêcher la formation d’une société civile formée de classes antagonistes. Dans ce cas de figure historique et à l’inverse de l’expérience européenne, ce n’est pas la société civile qui donna naissance à l’État. C’est plutôt l’État qui cherche à créer une société civile domestiquée et qui renonce à toute autonomie politique.
Le capital et le travail doivent se réconcilier dans l’entreprise publique, où le patron est l’État et le représentant des travailleurs est aussi l’État, qui se subordonne le syndicat ouvrier.
C’est avec cet arrière-fond historico-théorique, plus implicite qu’explicite, que Bellal analyse la sphère des échanges en Algérie, où il observe que, à la différence de la société salariale occidentale étudiée par l’économie institutionnelle et l’école de la régulation, en Algérie, « les conflits de partage […] mettent en jeu non pas le capital et le travail, mais le propriétaire de la rente d’un côté, l’État, et les non-propriétaires de l’autre côté » (p. 40).
Il observe que la rente énergétique a fait de l’État un acteur économique majeur et le principal employeur du pays. D’où sa volonté de substituer aux lois du marché des lois politico-administratives censées protéger les revenus les plus modestes. Pour être hostile au marché, il faut des ressources qui, dans le cas algérien, ont été le populisme hérité du mouvement national et la rente énergétique issue d’un accident géologique.
C’est comme si, en Algérie, l’histoire et la géologie s’étaient combinées pour s’opposer à l’émergence d’une société civile structurée par la contradiction capital-travail. Économiquement, l’État rentier ne se préoccupe pas de la productivité du travail, notamment dans les entreprises publiques déficitaires qu’il subventionne. Idéologiquement, l’État populiste n’accepte que « la propriété privée non exploiteuse », selon l’expression consacrée par la Charte nationale adoptée par référendum populaire en 1976.
À elle seule, cette expression de « propriété privée non exploiteuse » résume les contradictions de la doctrine économique de l’État, qui voulait limiter le capital privé aux activités commerciales et l’empêcher d’évoluer vers le stade industriel. Certains commentateurs de l’époque y ont vu l’influence de l’aile gauche marxiste du régime, alors que le populisme algérien est nourri par un éthos précapitaliste craignant que l’Algérie ne donne naissance à une société moderne conflictuelle.
Le populisme préfère l’unité de la communauté nationale soudée par des symboles et des rituels, refusant le caractère anthropologique de l’homme guidé par ses intérêts et la soif des richesses. Cette réalité, le populisme la cache avec des envolées lyriques nationalistes. Le populisme ne veut pas d’une société régulée par le politico-juridique ; il préfère une communauté nationale régulée par l’éthico-religieux, bloquant la transition de la solidarité mécanique des liens lignagers vers la solidarité organique de la division sociale du travail.
L’abrogation du pouvoir monétaire de la Banque centrale et ses conséquences
La méfiance vis-à-vis du capital privé est à l’origine d’une stratégie de développement qui cherchait à se protéger de la logique du système de prix international et que l’économie subissait. Pour cela, l’inconvertibilité du dinar a été décrétée et la prérogative de la Banque centrale d’émettre des liquidités monétaires a été transférée, dès 1964, au ministère des Finances. L’émission de la monnaie devait désormais se faire en fonction des besoins du budget de l’État et non des besoins en liquidités des banques.
Le gouvernement voulait disposer à sa guise d’un volume de capital monétaire pour financer les projets de développement et les dépenses sociales. Ignorant les conséquences de cette décision sur les équilibres macroéconomiques, les dirigeants semblaient croire que la monnaie est une richesse en soi, alors qu’elle n’est qu’un instrument d’échange. Ils ne percevaient pas le rapport entre le niveau des prix des biens et le volume de la monnaie en circulation.
Les hauts fonctionnaires des ministères de l’Économie étaient conscients de ce déséquilibre, selon les écrits de Ghazi Hidouci, ancien ministre de l’Économie, mais ils recevaient des instructions des dirigeants politiques pour passer outre le souci de préserver les équilibres macroéconomiques. Ces mêmes dirigeants ne se rendaient pas compte, par ailleurs, qu’en accaparant le pouvoir monétaire de la Banque centrale, ils allaient supprimer une des contraintes qui obligent à la rationalité du calcul économique.
En multipliant, en effet, les signes monétaires sans aucun lien avec le volume des biens et services, ils ont libéré une dynamique inflationniste qui a porté atteinte au pouvoir d’achat de la monnaie et réduit sa capacité d’échange avec le marché extérieur. Au fil des ans, la sphère des échanges a été inondée par une masse monétaire sans équivalent avec le volume de biens et services en circulation.
La déconnexion avec le système de prix international
L’équilibre du budget de l’État dépend essentiellement de la rente énergétique qui, lorsque le prix des hydrocarbures sur le marché international est élevé, alimente une réserve de change qui a été de près de 200 milliards de dollars en 2014. Mais dès que le prix des hydrocarbures est à la baisse, la réserve de change baisse drastiquement et le gouvernement recourt à la dévaluation, qui permet d’avoir plus de dinars avec la même somme en dollars.
En général, la dévaluation est une technique destinée à rendre les produits moins chers à l’exportation. Par exemple, un dollar dévalué par rapport à l’euro favorise Boeing dans sa compétition avec Airbus. Mais la dévaluation en Algérie ne sert pas à exporter plus de produits locaux, sinon de façon très marginale. Les exportations hors hydrocarbures étant faibles, elle provoque une hausse des prix des produits importés, ce qui entraîne une diminution du pouvoir d’achat des consommateurs. Elle est, dans ce cas, un transfert caché ou un impôt déguisé qui amoindrit le pouvoir d’achat.
Un cercle vicieux se met en place, qui s’auto-alimente et élargit le fossé entre les prix du marché international et le pouvoir d’achat du salaire moyen, d’où la mesure indispensable de subventionner les biens de première nécessité importés comme la semoule, l’huile de table, le sucre, le café, etc., vendus sur le marché intérieur à un prix inférieur à celui du marché international.
Se référant à des chiffres officiels, Bellal constate que « l’État consacre des sommes considérables aux subventions directes ou indirectes, financées par le budget de l’État sous forme de transferts sociaux. Ainsi, les subventions ciblées, habitat, santé, etc., et les subventions généralisées, subventions des prix des produits de base, des produits alimentaires et énergétiques et de l’eau, représentent une part considérable des dépenses de l’État. En 2023, ces transferts représentent en gros un quart du PIB, soit l’équivalent de 35 milliards de dollars » (p. 77).
La presse nationale se fait l’écho de ce fardeau budgétaire, sur lequel des membres du gouvernement s’expriment pour envisager des réformes. Des économistes portés sur la littérature néolibérale du FMI suggèrent de pratiquer la vérité des prix, excluant cependant de celle-ci le salaire. Le salaire est le prix structurant du système de prix. Le calcul rationnel du marché capitaliste repose sur le prix de la force de travail, qui a une influence déterminante dans la sphère des échanges à travers le pouvoir d’achat, lequel constitue la demande effective, avec le capital, qui réalise l’offre.
La science économique est la science des prix qui forment un système que Léon Walras a saisi dans une matrice où toutes les variables sont interdépendantes. Dans le prix de l’acier qui sort de l’usine, il y a le prix de la viande que consomment l’ouvrier et sa famille pour la reproduction de la force de travail. Si les prix du pain, du sucre, du café… devaient augmenter, celui de la force de travail, le salaire, devrait aussi augmenter dans les mêmes proportions. Pour les experts du FMI, le prix de la baguette de pain est une variable technique, mais pour le consommateur au faible revenu, il est le moyen qui éloigne ou rapproche de la famine.
Le secteur informel, enfant illégitime de l’État
Reprenant une phrase du philosophe Francis Bacon au sujet de la nature, Léon Walras disait qu’on commande le système de prix en lui obéissant. C’est parce qu’il n’a pas obéi à sa logique que l’État, en Algérie, ne maîtrise pas le système des prix, qui s’est vengé. Il a divisé la sphère des échanges en deux secteurs : un secteur formel lié à l’État et financé par la rente énergétique, et un secteur informel lié à la société, captant et consommant une grande partie de cette rente énergétique.
Ce ne sont pas deux secteurs juxtaposés qui s’ignorent. Au contraire, ils sont organiquement liés par des transferts de valeur en raison de la différence de leurs prix respectifs pour un même bien. Par exemple, un bien foncier périurbain acquis par un particulier auprès de l’administration à 1 million de dinars est revendu à 20 millions de dinars dans le secteur informel. C’est ainsi que des hauts fonctionnaires de l’État et des membres de leurs familles accumulent des fortunes monétaires colossales.
Il en est de même du marché des devises, dont les parités à la banque et au Square Port-Saïd sont différentes. Un importateur privé qui surfacture des marchandises avec la complaisance d’officiers des douanes écoule sur le marché parallèle une partie des devises obtenues à la banque. Il réalisera une plus-value qui aura des effets à la hausse sur les prix du marché national. Il y a aussi les réseaux de contrebande qui revendent à l’étranger les produits de première nécessité dont les prix sont inférieurs à ceux pratiqués dans les pays voisins.
Le secteur informel est l’enfant illégitime de l’État, qui ne le reconnaît pas, mais ne le renie pas non plus, car il est indispensable au maintien de la paix sociale. Il procure, en effet, des centaines de milliers d’emplois et fournit des services indispensables à la vie sociale et économique.
Les deux secteurs présentent par ailleurs deux logiques précapitalistes différentes. Le premier, lié à l’État, est physiocratique, considérant que la richesse provient du sol et du sous-sol ; le second, lié à la société, est mercantiliste, considérant que la richesse provient du commerce. Ils ont cependant un point commun : ils tournent tous deux le dos à la pratique de l’économie qui érige le travail comme source de richesses.
Les pratiques mercantilistes de la société ont-elles favorisé la propagation de la religiosité médiévale dans l’espace public ?
Le dinar est-il surévalué ?
La parité du dinar est-elle forte ou faible ? Bellal estime qu’elle est forte, mais il n’indique pas le niveau où elle devrait se situer par rapport au dollar, la monnaie internationale. Il souhaite explicitement que le dinar soit dévalué pour faire diminuer les importations afin d’équilibrer la balance du commerce extérieur.
Faudra-t-il alors revenir au monopole de l’État sur le commerce extérieur pour compresser les importations ? Est-il possible de les compresser sans créer des pénuries qui profiteront aux spéculateurs du secteur informel ? Il semblerait qu’une politique monétariste ne sera pas efficace pour résoudre les problèmes de l’économie algérienne, qui subit un déficit structurel de la balance du commerce extérieur.
La parité d’une monnaie est un indicateur objectif de la capacité d’un pays à équilibrer son commerce extérieur ; son niveau dépend de la valeur des exportations qui paie la valeur des importations. En Algérie, le niveau de la parité est lié aux revenus issus de l’exportation des hydrocarbures. Or, à l’exception de certaines courtes périodes, l’exportation des hydrocarbures n’arrive pas à couvrir les dépenses liées à l’importation. Les autorités recourent alors à la dévaluation, qui écarte de la consommation les couches sociales à faible revenu.
Par exemple, un dinar fort permet d’acheter une voiture française, un mouton roumain, un pneu espagnol, un téléphone portable chinois, etc. Un dinar faible empêcherait certains consommateurs potentiels d’acquérir ces biens. La parité permet au consommateur de franchir, ou de ne pas franchir, le mur entre le marché extérieur et le marché intérieur.
La solution n’est pas le changement de la parité, car il y a un minimum en deçà duquel elle ne peut descendre au risque d’affamer une partie de la population. Le dinar algérien n’est pas surévalué ; il a juste atteint un niveau en deçà duquel il ne peut descendre pour des raisons sociales et politiques.
La solution est de permettre au capital privé de dépasser le stade mercantiliste pour entrer dans le stade manufacturier. À cette fin, il faudra renégocier tous les accords de libre-échange avec l’Union européenne et permettre au capital privé national de reconquérir le marché domestique. Il y a un pays qui a réussi dans cette voie, et c’est la Chine.
Un système désincarné incapable de se réformer de l’intérieur
Comme son collègue Mourad Ouchichi, de l’université Abderrahmane Mira, qui vient de publier Political Economy of Algeria. Extractivism, Rents and Populism, Routledge, Londres, 2026, Bellal souligne la nécessité de réformer une économie qui consomme plus qu’elle ne produit et de la doter d’institutions qui aident l’offre locale à affronter la concurrence internationale.
Toute la problématique du livre repose sur la nécessité de faire passer la rente énergétique du statut de valeur d’usage à destination de la consommation au statut de valeur d’échange à destination de l’accumulation, afin de mettre fin à ce qui est appelé « l’intoxication pétrolière ». Il observe qu’il y a une volonté de réforme chez les dirigeants, mais qu’ils n’arrivent pas à la traduire en actes de crainte de payer un prix politique fort (p. 158).
C’est comme si le système socio-économique, mis en place depuis l’indépendance, était devenu réfractaire à tout changement, renforcé par une logique servant les intérêts aussi bien économiques que politiques à différents échelons de la société et de l’État.
La société dépend de l’État pour ses besoins matériels et l’État dépend de l’exportation des hydrocarbures, dont il ne maîtrise pas le prix sur le marché international. Quand celui-ci baisse, l’État est mis en difficulté et n’arrive pas à jouer son rôle de protecteur des revenus faibles. Les émeutes déchirent la paix sociale si le pacte est rompu et l’État menace de réprimer.
Ce rapport complexe et fragile entre la société et l’État fait partie des rapports d’autorité qui ont construit un système qui s’impose aux dirigeants. Ils lui obéissent plus qu’il ne leur obéit. Ils savent que le système n’est pas viable dans le long terme, mais ils préfèrent reporter à un futur lointain la rupture nécessaire, car, comme le dit J.M. Keynes, dans le long terme, nous serons tous morts.
Un système ne change que si les contradictions qui le minent risquent de le paralyser, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui pour l’Algérie, grâce aux revenus tirés des hydrocarbures. La situation est certes préoccupante, mais, grâce à la rente énergétique qui finance des dépenses sociales à hauteur du tiers du PIB, elle est supportable. C’est ce qu’on appelle acheter la paix sociale, et il est vrai qu’il vaut mieux être pauvre en Algérie qu’au Maroc. Il est aussi vrai qu’il vaut mieux appartenir à la classe moyenne au Maroc qu’en Algérie.
Les décideurs semblent dire : « Laissons les contradictions mûrir et nous verrons plus tard. » Ils ne veulent pas changer le système parce qu’ils ne peuvent pas le changer de l’intérieur. Deux opportunités historiques de changement ont eu lieu et toutes deux ont échoué. Les émeutes d’Octobre 1988 ont été suivies par les réformes du gouvernement Hamrouche, qui a été congédié par la hiérarchie militaire après deux ans d’exercice, et le Hirak, en 2019, qui a voulu remettre au centre du jeu politique les partis, ce que la hiérarchie militaire a refusé.
En 1988, le régime avait accepté la critique publique du pouvoir formel ; en 2019, il avait refusé que les partis exercent le pouvoir réel après élections.
Samir Bellal devrait être invité par les partis politiques, les syndicats, les organisations professionnelles ainsi que les associations de la société civile et les corps intermédiaires pour discuter du contenu de son livre. Si le thème du rapport entre la société et l’État entre dans le débat public, une prise de conscience collective pourrait émerger, faisant passer les acteurs, gouvernants et gouvernés, qui obéissent à un système et le subissent, en sujets historiques capables de le transformer par des voies pacifiques.