Le mardi matin, à Oran, de futurs médecins sortiront d’un cours de cytologie pour assister à deux heures d’« Histoire de l’Algérie ». Au second semestre, la matière cédera la place à « Patriotisme et citoyenneté ».
Le choix ne vient pas de la faculté. Le ministère de l’Enseignement supérieur a officiellement annoncé le 17 juin l’introduction des modules consacrés à l’histoire de l’Algérie et à la citoyenneté avec l’objectif explicite de « renforcer la conscience nationale des étudiants ». Quelques jours plus tard, il a annoncé leur généralisation à l’ensemble des domaines de formation.
La médecine n’est pas une exception. Dans un autre emploi du temps de première année en sciences économiques, commerciales et de gestion pour 2026-2027, « Histoire de l’Algérie » apparaît entre l’économie, la comptabilité, les mathématiques et le droit. La consigne descend désormais dans les emplois du temps.
L’histoire nationale a sa place dans une formation. Mais ces cours arrivent devant des étudiants dont beaucoup se demandent déjà où ils travailleront demain.
Les facultés de médecine algériennes ont connu ces dernières années des mouvements de protestation sur les postes de résidanat, les conditions de formation, les perspectives d’emploi et la reconnaissance des diplômes. En 2024, une grève avait touché plusieurs grandes facultés. Le gel de la certification de certains diplômes médicaux avait, lui aussi, provoqué une forte contestation.
Deux ans plus tard, le jeune Algérien qui entre en médecine sait donc deux choses. L’État consacrera de longues années et beaucoup d’argent à sa formation. Au bout du parcours, une partie de ses confrères cherchera pourtant une carrière ailleurs.
Et le mardi matin, on lui enseignera le patriotisme.
La scène prêterait presque à sourire si elle ne disait pas tant du désarroi du pouvoir. Face aux départs de diplômés, le pouvoir ajoute une case à l’emploi du temps des étudiants, mais leurs inquiétudes restent entières.
Ils veulent un bloc opératoire équipé, un service qui fonctionne, une spécialité accessible, un salaire permettant de vivre correctement, une carrière qui ne s’enlise pas et un concours dont le résultat ne dépend pas de celui que l’on connaît. Ils veulent aussi pouvoir fonder une famille, trouver un logement et progresser sans chercher un intermédiaire.
Un médecin ne choisit pas Paris, Montréal ou Doha parce qu’il aurait oublié Novembre. Il regarde les années d’études, les gardes, les stages et l’incertitude qui l’attendent ici. Il regarde aussi la spécialisation, le revenu, les conditions de travail et la carrière qu’on lui propose ailleurs.
Médecins, ingénieurs, chercheurs, informaticiens et universitaires n’attendent pas qu’une administration leur explique à quel pays ils appartiennent. Ils savent où ils sont nés. Ils veulent savoir quelle place ce pays leur réserve. Aucun module ne peut la leur donner.
Le gouvernement affirme vouloir moderniser l’université, améliorer les formations médicales, rapprocher les cursus du marché du travail et développer l’emploi des diplômés. Ces objectifs figurent eux aussi dans les annonces de la rentrée, mais exigent bien plus qu’une modification de programme.
Former des médecins prend du temps, construire des hôpitaux coûte cher, et assainir les recrutements, rendre les carrières attractives et faire respecter les mêmes règles pour tous exigent des années de travail et une vision de l’avenir. Le ministère de l’Enseignement supérieur, lui, a décidé qu’un cours de patriotisme ferait l’affaire, comme si l’envie de rester pouvait se décréter.
Le jeune médecin pourra connaître l’histoire de son pays, réussir son examen de citoyenneté et demander ensuite à exercer à l’étranger. Sa copie dira ce qu’il a appris et son départ dira ce qu’il n’a pas trouvé.
Le patriotisme n’est pas un vaccin contre l’exil. Un pays qui veut garder ceux qu’il forme doit leur offrir davantage qu’un cours sur les raisons de l’aimer. Il doit leur donner une raison d’y construire leur vie.